mercredi 17 octobre 2018

Black Paradox - Junji Ito

Semaine dédiée aux fantômes, monstres et autres créatures fantastiques japonaises. Peu de temps libre de mon côté cette année pour cause de reprise d'études, mais quand même, j'ai réussi à sauver l'honneur avec un manga pour le mercredi BD. Il va être question de suicidaires qui ouvrent une porte dimensionnelle sur l'autre monde. Miam!

Ito, je le connaissais simplement de nom en fait. Avec sa réputation de spécialiste de manga fantastique-horrifique.
Et c'est une découverte plutôt sympa, quelque chose qui est à la fois doté d'une personnalité graphique curieuse ( mi réaliste , mi caricaturale), et d'un fond exigeant, il ne se contente pas de faire de l'horreur pour l'horreur, ce n'est pas un bête slasher gratuit. Et ça, ça me plaît.


Tout commence par la rencontre IRL de 4 curieux personnages qui se sont connus sur le forum internet " black paradox suicide". Tous sont suicidaires, et ont donc convenu que le jour de leur rencontrer serait aussi celui où ils passeraient ensemble de vie à trépas.

Leurs raisons?
"Marseau" ( j'ai envie d'écrire Meursault, vu la crise existentielle qu'elle traverse) est douée d'un pouvoir de prémonition, mais trop imprécis pour avoir une vision claire de l'avenir, ce qui la conduit à un état permanent d'inquiétude imprécise qui évolue en angoisse insupportable. Elle se compare d'ailleurs elle même à Akutagawa.
"Tableau" est un homme dont on ne sait presque rien, si ce n'est qu'il croise régulièrement son sosie qui semble se moquer de lui. Persuadé que ces apparitions de son double maléfique est une annonce de sa mort prochaine, il a donc décidé de la devancer en la choisissant lui même.
" Pitan" travaille dans la robotique, et lui aussi est victime de son double: il a servi de modèle à un robot ultra perfectionné, qui est devenu la mascotte du labo. Lui est repoussé dans l'ombre est l'anonymat, dépossédé de son identité par ce double de lui-même .. mais en mieux.
"Baratchi" est une femme apparemment normale, et même jolie.. qui cache sans cesse la moitié de son visage, défiguré par une tâche de vin, qui lui a fait prendre son image en horreur.

Tous ont donc des raisons liées à leur identité de vouloir en finir, mais.. rien ne va se passer comme prévu.
Dès le premier chapitre, Marseau se rend compte que des choses clochent: Pitan cliquette, Baratchi ne semble pas savoir quel côté de son visage est atteint, et de plus, assise à l'arrière de la voiture, elle ne voit que sa propre image dans le rétroviseur. Chose encore plus étrange, ils sont doublés par la même voiture, où elle n'est pas assise, mais où se trouvent les 3 autres.
Elle a tout simplement pris place dans une autre voiture, dans un univers parallèle, où elle se trouve en compagnie, justement, des doubles que fuient les 3 autres.

Dès lors, les choses vont aller de plus en plus bizarrement. Ils ne se suicideront pas ce jour là, ni les suivants, mais vont carrément ouvrir involontairement une porte dimensionnelle entre le monde et... un autre univers? le monde des morts?
Duquel d'étranges pierres rondes, dotées de propriétés encore plus étranges se fraient un chemin dans notre univers.
Les avis divergent à ce sujet: Baratchi y voit des spectres, cristallisés, mais aussi et surtout, une rareté que le monde va vouloir s'arracher, car elles représentent une source d'énergie colossale et potentiellement destructrice, et le moyen de faire fortune - car avec de l'argent, elle pourra se faire opérer, et donc plus de raison de mourir. Tableau la suit dans cette entreprise, au contraire de Pitan ( hors jeu depuis longtemps, mais dont les envies suicidaires ont même contaminé son robot), et Marseau qui pressent la catastrophe qui va inévitablement se produire, lorsqu'on veut exploiter des choses d'un autre monde, sous prétexte d'"aider l'humanité" tout en commençant par s'enrichir personnellement.
Mais ce quatuor, y compris les deux plus cyniques,va attirer la convoitise de gens encore plus cyniques qu'eux, bien déterminés à exploiter cette source d'énergie pourtant dangereuse " pour le bien de l'humanité" au détriment de cette même humanité. Juste par appât du gain et du pouvoir.




Au delà du côté horrifique,il y a quelque chose d'intéressant Je ne sais pas si les sphères minérales-concrétions d'âmes- énergie infinie d'Ito sont une référence à l'uranium, mais en tout cas ça y ressemble. Il y quelque chose de très radioactif dans cette histoire. J'ai vérifié la date de publication: 2008, donc antérieur à la catastrophe de Fukushima, et pourtant, on peut difficilement ne pas y penser.

L'autre point intéressant est l'exploitation des "âmes", d'un point de vue quasiment philosophique ( sur une base simple, s'il s'agit d'âmes, en les ramenant dans notre monde et en les fragmentant pour en produire de l'énergie, on condamne les générations futures, puisqu'elles sont issue du " recyclage" des âmes, n'oublions pas qu'on est dans un pays de tradition bouddhiste, avec ce que ça suppose de réincarnations). Exploiter les"âmes", revient à exploiter les humains, sans pitié ni discernement.
Avec cette remarque hautement naïve de la cynique Baratchi, la première qui a voulu se faire de l'argent grâce à ça: " l'humanité n'est pas bête au point de continuer à les utiliser alors qu'elle sait qu'elle court à sa perte"...

Hahahahahahahaha.

Non, mais ça, c'est la SF-le fantastique que j'aime, qui l'air de rien, balance une vanne bien sentie sur le monde contemporain.

Avec en plus une petite touche qui me plaît bien: je ne sais pas si c'est voulu, mais Pitan - et son avatar robotique - m'évoque assez souvent "Cesare" du cabinet du Dr Caligari.
Dans la manière dont il est représenté, qui évoque pas mal la gestuelle et la tenue de l'acteur Conrad Veidt dans ce film ( ça ne serait pas absurde: l'un est un robot, Cesare l'hypnotisé a une gestuelle très peu humaine, et les deux portent des tenues très similaires). Et prendre Caligari comme référence, c'est pour moi le summum du bon goût cinéphile!

ok, donc, non, ce n'est pas du tout un hasard...
1920! Je kiffe ce film, je kiffe ce personnage ( sans qui il n'y aurait pas d'Edward Scissorhands, d'ailleurs)

Cette histoire est complétée par deux autres très courtes: " la femme langue", variation assez crade ( et un peu saphique) sur les légendes urbaines, et en particulier celle de la kuchisake onna, et le "pavillon étrange" ( 4 pages en couleurs) qui imagine une exposition en 2105, dont le clou est un cormoran, espèce disparue depuis longtemps - et qui n'a pas grand chose à voir avec les cormorans actuels.
Donc bon, si la femme langue est un récit, avec une intrigue, il n'a pas la teneur existentielle du précédent, et Le pavillon n'a pas vraiment d'intérêt.

Mais c'est une bonne première lecture de cet auteur, il y en aura d'autres.