mercredi 10 avril 2019

A silent voice (7 tomes) - Ôima Yoshitoki

C'est le printemps, la saison des sakura.. et le blog sort de son hibernation forcée.
Donc non il n'est pas abandonné, juste un peu délaissé faute de temps, ça ira mieux prochainement.

Mais comme c'est le cas depuis 2 ans, avril, en plus d'être le meilleur mois de l'année ( c'est celui du gâteau pour moi ;) ) est aussi le mois belge ET le mois japonais sur la blogosphère littéraire.

Les précédentes années, je n'avais pas été efficace pour le mois belge, mais comme je suis à Bruxelles jusqu'en septembre, et que je loge à moins de 150m d'une bibliothèque qui regorge d'ouvrages belges, celui-ci aura la priorité cette année, mais ça ne veut pas dire que je ne ferai rien pour la thématique japonaise.

Et donc la bibliothèque en question a un chouette rayon manga ( voir le sujet précédent),et comme il y a eu quelques jours se fermeture de la fac au moment du carnaval, j'ai fait une razzia sur les étagères nippones, autant que belges ;)

Et voilà, l'intégrale de " A silent voice", manga seinen en 7 tomes.
On en a beaucoup parlé l'an dernier à cause de la mobilisation inédite des fans pour favoriser une distribution de l'adaptation en long métrage en France. Je ne l'ai pas vue. Mais j'ai gardé en mémoire le titre et son sujet.
Le titre, je vais d'ailleurs commencer par là. Je n'aime pas lorsque les les éditeurs français collent à un manga un titre en anglais un peu bateau sous prétexte que c'est comme ça qu'il a été titré aux états-unis. Quand le titre est d'origine en anglais ok ( c'était le cas de Black Paradox, d'ailleurs), c'est légitime mais là le titre japonais était bien plus intrigant puisqu'il se traduirait " la forme de la voix".
Et c'est dommage de se priver d'un titre pareil.



Donc de quoi ça parle? De handicap, d'amitié, de rejet, de harcèlement...
Ce n'est pas le premier manga que je lis qui parle de surdité d'ailleurs, il y a aussi l'excellent " Orchestre des doigts" ( alors il n'est pas cool ce titre là?). Mais je n'avais pas encore de blogs quand je l'ai lu, je ne l'ai donc pas chroniqué, il faudra que je le fasse en rentrant en France, il est dans mes cartons.

Mais au delà de l'aspect harcèlement et insertion des handicapés via le personnage de shoko, C'est Shoya le personnage central. Au moins aussi handicapé que Shoko, mais son handicap est émotionnel, et social.
Shoya est un gamin turbulent, un gosse de 11 ans qui s'ennuie facilement et essaye de se distraire en organisant des " tests de courage avec ses copains".. sauf que ses copains en ont marre de suivre ce meneur un peu con sur les bords et de sauter dans la rivière tous les jours pour ...ben juste pour prouver qu'ils ont le cran de le faire. L'absurdité de la chose leur saute aux yeux, ils ont mieux à faire, il y a le collège qui approche, on n'est plus des gosses.. et Shoya se retrouve seul, face à un ennui qu'il ne sait pas tromper.
Sa providence va être l'arrivée de Shoko dans sa classe. Shoko a 11 ans et arrive en cours d'année, elle est sourde de naissance et n'entend pas grand-chose, même appareillée. Elle est incapable de parler distinctement, communique par écrit sur un cahier et change d'école souvent car son handicap en fait la tête de turc des autres élèves.
Et c'est ce qui se passe: Shoya va commencer par asticoter Shoko ( c'est cool, on peut se moquer d'elle, elle n'entend pas), d'abord de manière "gentillette" puis de plus en plus violente allant jusqu'à voler ou détruire à plusieurs reprises son appareillage, sous le regard amusé des autres élèves qui participent, ou au minimum laissent faire, d'une équipe pédagogique pas du tout formée à l'accueil des handicapés qui réprimande mollement Shoya... 
Le prof révèlera parla suite à quel point cette élève était un boulet pour lui parce que c'était à elle de se débrouiller seule pour se faire accepter et plus généralement à se débrouiller pour s'intégrer au monde " normal", et que donc, les harceleurs ne sont pas à blâmer parce qu'elle n'a pas cherché à se mettre à leur portée ( hoputain, le prof. Il se prend d'ailleurs à ce moment un plein verre de flotte bien mérité dans la gueule qui fait plaisir)

Ceci dit la vraie question est "pourquoi la mère de Shoko, femme particulièrement dure et aigrie ( même si on comprend qu'elle a été traitée comme une merde par la famille de son mari, qui l'a mise en cause pour la naissance d'un enfant défectueux, à la limite de lui demander des dommages et intérêts. Les mauvais côtés de la société japonaise! ) n'a jamais songé à simplement la faire scolariser dans un établissement adapté pour malentendants?"

Jusqu'à ce que Shoko parte, une nouvelle fois. Et c'est Shoya, de plus en plus lâché par les autres qui ayant appris le coût des prothèses auditive et donc de leurs bêtises passent en mode " c'est pas moi c'est lui!", qui va en faire les frais.De harceleur, il devient le harcelé, avec derrière l'équipe pédagogique toujours aussi larguée qui estime qu'il l'a bien cherché.
Collège, lycée, Shoya s'isole de plus en plus avec sa mauvaise conscience, se rendant compte de l'enfer qu'il a fait subir à Shoko, et donc n'a plus qu'une idée en tête la retrouver, s'excuser dignement et aller se suicider car il se déteste profondément maintenant qu'il sait pour l'avoir vécu ce qu'est le harcèlement. Il a même appris en solo la langue des signes pour pouvoir être compris.

Mais retrouver Shoko va changer sa vision des choses: plus question de suicide, en communiquant avec elle, il se rend compte que son isolement vient surtout de sa propre attitude: en se méfiant de tout le monde, il est devenu paranoïaque et n'a aucun ami.
En commençant à communiquer, les choses se débloquent: non seulement il peut-être enfin ami avec son ancienne victime mais va aussi devenir pote avec Tomohiro, son voisin de classe, un farfelu au physique ingrat qui rêve de devenir cinéaste, avec Miyoko, ancienne camarade de primaire minuscule et timide, devenue une nana immense au look androgyne, avec Yuzuru la petite soeur de shoko , véritable garçon manqué dont le loisir est de photographier des cadavres d'animaux...Même Satoshi, le beau gosse de service que tout le monde admire, a eu un passé de harcelé que personne n'imagine.

Bref une série de gens bizarres qui sont en marge d'une société japonaise qui n'aime pas les " clous qui dépassent", qui auraient été les têtes de turc désignées de l'ancien Shoya, mais se révèlent beaucoup plus intéressant que la masse indistincte des gens qui entrent dans le moule.

J'adore la manière dont le manga rend cette sensation:tout est vu par le regard de Shoya, les têtes des personnages qu'il trouve trop banals ou détestables ( comme la peste Naoka) sont cachées par une croix.. qui peut disparaître, si la personne l'intrigue ou l'intéresse momentanément, et réapparaître lorsqu'il décide de les classer comme inintéressants ou même connards.
J'aime beaucoup aussi le fait que ce manga soit un plaidoyer pour la différence, physique pour certains, au niveau des idées pour d'autres. Miki et Naoka sont les clichés des jolies lycéennes populaires, qu'on trouve dans tous les mangas adolescents et sont clairement décrites comme clichés.
elles ne deviennent intéressantes que lorsqu'elle quittent ce rôle ( Naoka travaille comme serveuse dans un café à chats et dit apprécier  les chats car "on est obligé de deviner leurs intentions, vu qu'on ne peut pas parler avec eux"... alors qu'elle harcelait aussi Shoko, exactement pour cette raison, et continue à la détester pour ça, au lieu d'essayer de transposer sa stratégie. Mais c'est le seul moment où elle sort de son rôle de peste et devient humaine et presque touchante.)

Avec en filigrane la critique sociale sur le manque d'humanité de la société japonaise, prompte à laisser sur le bas côté tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas suivre la cadence ( rappelons que le phénomène des hikikomori, reclus volontaires en rupture avec une société trop stricte, et typiquement japonais - peut être un peu en Corée et en Chine aussi - en tout cas les pays où on juge la valeur humaine à l'aune de la performance et du conformisme social)



Alors oui, tout ça me parle, peut être parce que j'ai été celle qui était harcelée à l'école et au collège à cause de mon physique différent, sous l'oeil de profs et de surveillants en mode " il faut bien que jeunesse se passe, c'est innocent, ne prends pas ça à coeur, c'est toi qui doit apprendre à être moins sensible, à prendre sur toi. Si tu laisses passer sans montrer d'émotion ils se lasseront*" et que oui, j'aimerais que ceux qui m'ont fait la vie aient vécu ça à leur tour pour comprendre ce que c'est que la méchanceté gratuite, et que par contrecoup, il suffit maintenant qu'on me dise " machin est bizarre", pour que je me méfie... de la personne qui dit ça, et que je veuille me faire mon avis personnel sur Machin.
Mais voilà, c'est un chouette manga, au dessin pas très original mais agréable, et qui a l'avantage de ne faire que 7 tomes, un nombre suffisant pour développer son sujet et faire évoluer les personnages, sans sombrer dans le délayage.

* C'est bien entendu une GROSSE CONNERIE:  ils ne se sont pas lassés en 4ans sans réaction de ma part, au contraire, ça excitaient leur méchanceté et ils allaient de plus en plus loin pour voir à quel moment les limites seraient atteintes  (avant d'aller chougner auprès du directeur  parce qu'ils s'étaient sont pris une bonne prise de judo de ma part, que j'étais trop méchante, ouin ouin ouin)