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mardi 7 juillet 2015

Tanabata, la fête des étoiles

Que voilà une fête sympathique à laquelle je n'ai pas eu l'occasion hélas de prendre part, n'étant jamais allée au Japon à cette époque.

Tous les ans le 7 juillet au Japon (en fait le 7° jour du 7° mois, c'est juillet qui est retenu maintenant le plus souvent, mais certaines régions ont encore pour tradition de le fêter l 7° jour du 7° mois lunaire, ce qui donne vers mi août) c'est Tanabata, la fête des étoiles d'inspiration chinoise, parfois appelée " saint Valentin chinoise"
Festival de Tanabata à Edo - Hiroshige - 1852

Elle est basée sur une légende très connue à laquelle il est fait fréquemment référence dans les films, romans, nouvelles, manga et toutes production artistique, et qui est censée expliquer l'astérisme (bien réel)  du triangle d'été, formé par trois étoiles très brillantes particulièrement visibles à cette période: Deneb dans la constellation du cygne , Vega dans celle de la lyre, et Altaïr dans celle de l'Aigle.
L'association d'une constellation ou d'un astérisme  avec une légende est fréquente y compris en Europe, puisque beaucoup des noms de constellations font référence à la mythologie grecque. Par contre nous n'avons pas de fête qui y soit liée, et célébrée encore au XXI° siècle.
Par exemple la constellation de la lyre justement est en Europe probablement liée à la légende d'Orphée. Hé bien, c'est comme si on avait décidé à un moment " tiens, si on faisait une fête au moment où la constellation de la lyre est bien visible, on pourrait faire une fête de la musique, ou mieux une fête de l'amour, parce qu'Orphée est parti chercher sa femme décédée jusque dans le monde des morts..."

Vous me direz probablement que ça n'est pas très joyeux pour une fête de l'amour.. Mais la légende asiatique à laquelle il est fait référence, qui prétend expliquer pourquoi Altaïr et Vega sont deux étoiles particulièrement brillantes séparées par la voie lactée à laquelle il est fait référence n'est pas franchement joyeuse non plus.
il y en a plusieurs versions, mais la plus courante est celle ci:

On raconte qu'Orihime ( l'étoile Véga), nymphe céleste chargée de tisser les nuages tomba amoureuse de Hikoboshi (Altaïr) un humain, un mortel, bouvier. Les deux se marient mais tout à leur lune de miel cessent leur travail...Evidemment, quelle que soit la mythologie, les unions entre êtres divins et mortels sont rarement bien vues.
La réaction des dieux ne se fait pas attendre: les époux se retrouvent séparés, chacun de leur côté de la rivière céleste (la voie lactée) et n'obtiennent au final l'autorisation de se retrouver qu'un jour par an, le 7° jour du 7° mois, à la condition de reprendre leur travail les 364 autres jours. Deneb représente selon les légende leur alliée ( une pie) ou leur chaperon (probablement pour éviter qu'ils ne décident de s'enfuir ensemble dès que personne ne les verra).
Décorations pour la fête à Sendai,  image trouvée ici
 Du coup, le festival de Tanabata est un jour de liesse: danses, animations dans les rues, parades, décorations, feux d'artifice..

illumination représentant la voie lactée à Kyoto
Traditionnellement, les gens inscrivent des voeux sur un papier ( réussite, santé, amour, succès divers..) qu'ils accrochent aux arbres. Les dieux sont de tellement bonne humeur ce jour là qu'ils ne manqueront pas de les exaucer.
dessin par Oi chan
Mais pour cela il faut qu'il fasse beau, car s'il pleut, le bouvier et la tisserande devront attendre l'année suivante pour se retrouver.

Etrangement autant la Saint Valentin européenne me gonfle et me paraît tirée par les cheveux ( le rapport entre un obscur saint romain et  les amoureux est quand même loin d'être évident!), autant là, la légende est plutôt mignonne sans être trop tarte, donc ça va. Et puis ça parle d'astronomie!

 En fait, vu que j'aime la mythologie en général, de ce point de vue là, ça passe beaucoup mieux que la saint Valentin européenne: on est plutôt du côté " faire un voeu et croiser les doigts" que "dépenser des mille et des cents parce que c'est comme ça" qui me gêne énormément dans la version européenne, qui n'a au final pas grand chose de festif. J'aime bien l'idée aussi que tout le monde puisse participer gratuitement, assister aux animations, célibataire ou non, en famille, entre amis. Tous les prétextes sont bons pour faire la fête...


Une autre tradition que l'on peut trouver associée est le Teru Teru Bôzu: une amulette faite maison avec du papier ou du chiffon, qui ressemble à un petit fantôme, et que les enfants font et suspendent près d'une fenêtre. Elle est censée attirer le beau temps lorsqu'une activité en extérieur est prévue le lendemain. Une sortie, un pique-nique ou un matsuri, comme celui de Tanabata, où justement l'état du ciel fait partie intégrante de la légende. Là aussi c'est une chose que l'on retrouve dans une foule de dessins animés ou manga. On prie la figurine de faire venir le beau temps.. en la menaçant dans le cas contraire de lui couper la tête. Brrr les enfants sont effrayants!
Celui de Yotsuba est vraiment géant .. et plutôt flippant
 Ce qui m'amène à la prochaine fête, pas plus tard que la semaine prochaine: ô-bon, la fête des morts, où la tradition est de raconter des histoire de monstres et de fantômes!

Origine, légende et tradition deTanabata
variantes de la légende

samedi 9 mai 2015

Psycho-pass saison 1

Encore une série que j'ai découverte totalement par hasard en trainant sur les forums geeks, et dès le premier épisode , j'ai vraiment bien accroché à ce mélange policier + SF, un peu dans l'esprit de Ghost in the shell.

Au Japon dans une centaine d'années. La société est sous contrôle d'une entité nommée " système Sybil" qui organise tout au mieux. Les gens sont sélectionnés dès leur enfance selon leurs aptitudes afin de remplir la tâche qui leur convient le mieux. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes tiré au cordeau, plus besoin de réfléchir ou de se compliquer la vie, tout le monde est destiné à être heureux.

Vous savez comme moi que rien n'est plus faux, et qu'il n'y a pas pire cauchemar qu'un monde utopique.

L'autre grande application du système Sybil, c'est la loi et la justice Pour s'assurer que rien ne viendra perturber le bon fonctionnement de la société, il a été mis en place un contrôle très sévère de l'état nerveux de tout-un -chacun, appelé le Psycho-pass, sorte de code couleur qui varie en fonction de l'état de stress, que la police peut scanner, afin d'arrêter les potentiels criminels AVANT qu'ils n'aient même l'idée de passer à l'acte.

c'est bleu, le chiffre est au dessous de 160, donc, c'est bon..le chef n'est pas encore dangereux
Pour cela les forces de l'ordre disposent d'un pistolet spécial, le "dominateur"qui analyse les données et neutralise de lui même les contrevenants ou potentiels contrevenants, si et seulement si leur psycho-pass dépasse le chiffre de 160.  Plus de réflexion à avoir, le policier n'est là que pour superviser, tout est automatisé. Zéro  prise de décision humaine, donc zéro risque de bavure. La société est divisée en gens "normaux" au psycho pass de couleur claire, et en "criminels dormants" (qui peuvent n'avoir rien fait de toute leur vie et ne rien projeter d'illégal mais sont considérés comme danger potentiels car sensibles au stress) , isolés du reste de la société que leur simple existence menace en théorie. Certains préfèrent d'ailleurs mettre leur "potentiel" criminel au service de la police, en tant qu'exécuteurs, plutôt que de rester enfermé toute leur vie.
une chose que j'ai apprécié dans cette série: des personnages d'âge varié. C'est tout bête, mais là, tout le monde n'a pas l'air d'avoir 25 ans, et ça fait plaisir et ça ajoute en crédibilité.

C'est dans ce monde que commence à travailler Akane Tsunemori, inspectrice débutante, qui va devoir superviser une équipe d'exécuteurs: à eux le sale boulot de neutraliser d'arrêter les gens, car fréquenter de trop près les vrais criminels peut réveiller vos propres instincts dangereux, comme ça la vraie police garde les mains propres et un psycho-pass clair. Car bien sûr, et c'est ce qu'Akane découvre vite, personne n'est à l'abri d'un coup de stress qui peut vous faire passer du jour au lendemain du mauvais côté de la barrière, et plusieurs des gens qu'elle a sous ses ordres ont été auparavant des flics comme elle, qu'une enquête plus dure que les autres a fait basculer du côté "criminels dormants", l'image de Kôgami, le collègue au caractère difficile dont elle se méfie d'emblée car il a a le plus fort risque théorique de basculer du côté des malfaiteurs. Kôgami lui renvoie surtout l'image de ce qu'elle-même pourrait devenir dans un futur plus ou moins proche si elle n'arrive pas à garder des nerfs d'acier.
Dans cet univers, on peut instantanément changer de vêtements grâce à une boîte à hologramme ( le rêve: bosser en pyjama et donner l'illusion d'avoir la tenue réglementaire)

Ce qu'elle découvre aussi, c'est la logique implacable du système Sybil. Dès l'épisode 1, une femme est enlevée et torturée par un criminel, qui se retrouve neutralisé. Sauf que la victime peut à son tour développer des instincts de conservation passant par la légitime défense, et donc la violence. Peu importe, pour le système, la victime devient à son tour criminel dormant à neutraliser. Aucune marge de manoeuvre, aucune place pour la réflexion, ce qu'Akane semble avoir du mal a accepter - on la comprend.

Et bien sûr d'enquête en enquête, une ligne directrice s'amorce: Akane qui se méfie de ces collègues "pas très clairs" et qui se rend compte que ceux que la société rejette sont simplement des humains, pris dans un système inhumain qui tente de tout niveler, et de fait, ne fait que les enfermer un peu plus tous les jours dans un cercle vicieux.

La facture du dessin animé en lui même est classique, conforme à e qui se fait  à l'heure actuelle, rien de spécial de ce côté là, la narration aussi, est c'est quand même plutôt une bonne chose je dirais vu la complexité des thèmes et des réflexions qu'il peut faire surgir au sujet de la justice. Qu'est-ce qui est juste ou pas? Quel niveau d'illégalité peut être toléré? Doit-on condamner des gens sur un simple soupçon, parfois même dès l'âge de 4 ans, avant qu'ils aient commis quoique ce soit, pour préserver la tranquillité théorique de la société?

Que ça fait plaisir, mais que ça fait plaisir de voir ce genre de réflexions jaillir d'un dessin animé. Après que ce soit par la teneur des thèmes abordés que par la violence, ça n'est certainement pas un dessin animé pour les enfants, hein, l'élimination des criminels dangereux est quand même un poil gore. Ok, carrément gore par moment (il y a un épisode où un tueur maniaque fait de l'art avec les cadavres de ses victimes - et un petit clin d'oeil au passage au Silence des agneaux - par exemple, mais ça n'est pas de la violence gratuite juste pour le plaisir de faire du glauque, c'est intégré logiquement au récit.

Au passage, ce dessin animé se paye le luxe de citer le "discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité" de Rousseau, ou Kierkegaard, ça, j'avoue je ne l'avais pas vu venir. D'autres philosophes aussi, ou les tragédies de Shakespeare. Ou le sociologue français tout à fait contemporain Michel Wieviorka ( que la plupart des français ne connaissent pas, je suis restée sidérée de le voir cité dans un anime! et je ne le connais que parce que j'ai fais des recherches annexes pendant mes études de lettres, et qui a écrit en particulier sur les mouvements sociaux, les fondements du racisme et de la violence sociale) Et un anime qui a des références aussi pointues, je n'avais pas vu ça depuis.. en fait non, je n'avais jamais vu ça tout simplement, ça fait du bien de ne pas être prise pour une neuneu inculte.

L'autre bon point, c'est la technologie: les créateurs se sont vraiment fait plaisir à imaginer une technologie du futur. Montres et déguisement holographiques par exemple. Non parce que c'est ballot, mais quand je vois une série ou un film de SF censé se passer dans 50 ou 100 ans, où tout le monde bosse sur Windows 8 et ou la technologie est le must de 2012, ça me fait plutôt rire. Là, ça va, on a encore de a marge.
Après les images sont sous titrées en anglais, mais la série est facilement trouvable en streaming sous-titré français, ou doublé en français (elle a été récemment diffusée sur France 4, en VF mais je ne pense pas qu'elle soit accessible en replay. Mais pour moi, c'est VOST obligatoire, j'ai un mal infini à voir des séries récentes en VF)

Une série qui est un gros coup de coeur pour sa première saison, je pense que je chercherais la suite pour cet été.

lundi 6 avril 2015

Seins et oeufs - Kawakami Mieko


"Seins et oeufs", ce titre étrange m'intriguait depuis un moment. C'est l'histoire de Makiko, une quadragénaire qui vivote à Ôsaka en élevant seule sa fille Midoriko, 11 ans, et peinant à joindre les deux bouts avec son travail dans un bar plutôt miteux. Et pourtant cette femme avec si peu de revenus est soudain la proie d'une obsession: se faire refaire les seins. Une marotte qui déplaît souverainement à Midoriko: elle grandit, voit changer son corps, plusieurs de ses copines ont eu leurs ragnagnas et l'idée que ça va lui tomber sur la tête un de ces jours et qu'elle va subir ça une fois par mois prenant des décennies la déprime au plus haut point ( nota: je la comprends totalement de ce point de vue). Pour elle pour qui ce changement est une malédiction, l'obsession de sa mère est incompréhensible. D'autant que Makiko rebat les oreilles de tout le monde avec cette opération, mais ne donne jamais le moindre début d'une explication ou d'une raison. Le choses finissent souvent en dispute avec sa fille qui pour éviter ça, décide de ne plus parler, mais là encore, Makiko ne se pose pas de question, obnubilée par sa poitrine. Le duo déboule un beau jour, chez Natsu, la soeur de Makiko, et la tante de Midoriko. Les choses vont-elles s'arranger grâce à l'intervention d'une tante extérieure à la dispute?

En voilà un que j'ai eu du mal a me procurer à la bibliothèque, apparemment il a eu beaucoup de succès.
Et en fait c'est une déception pour moi.

Le sujet était pourtant intéressant à la base: des relations mère-fille tendues, le point de vue de 3 femmes de la même famille mais d'âges différents sur la pression sociale faite aux femmes et le formatage: être belles, être féminines, avoir des enfants. or finalement, tout ça n'est qu'ébauché.
 Makiko est agaçante à force d'être vaine, jamais elle n'explique la vraie raison de son obsession à se faire refaire la poitrine, elle se met en boucle sur ce sujet, et franchement le lecteur se dit très vite qu'en effet elle devrait consulter un médecin, mais pas un chirurgien esthétique, c'est plutôt au niveau psychologique qu'elle déraille.
Midoriko, la gamine en plein désarroi est un personnage plus réussi, les pages qui relatent sa souffrance intérieure en nous donnant accès à son ressenti personnel sont plus intéressantes. Mais voilà, parfois elle s'exprime bien, presque trop bien pour une fille de 11 ou 12 ans. Mais bon on ne va pas chipoter, les passages où elle s'exprime par écrit sont les meilleurs du livre, et bien qu'étant la plus jeune, c'est vraiment elle la plus réfléchie du trio, en tout cas , celle qui, avec ses expressions parfois enfantines, se pose les vraies questions. Et cerise sur le gâteau, s'interroge parfois sur les mots, le vocabulaire et ce que peuvent cacher les concepts.
 Et Natsu, qui fait l'arbitre entre les deux, bien qu'étant la principale narratrice, reste tellement en retrait, narre, mais sans jamais dire à haute voix ses pensées lorsque sa soeur déraille, elle s'implique peu et reste passive, ce qui fait que l'action n'avance pas et, après un coup d'éclat, ne reste que le statu-quo: certes Midoriko a recommencé à parler, mais elle n'a pas obtenu de réponse lorsqu'elle demande "la vérité" à sa mère. quelle vérité? La vraie raison de cette obsession mammaire, ou la vérité concernant un père qu'elle ne connait pas et qui a  filé à l'anglaise à sa naissance? Au court de ma lecture, j'ai plutôt l'impression que c'est cette seconde chose qui aurait débloqué la situation, et aurait donné un nouvel élan au sujet. Mais non, rien de ce côté.

C'est dommage, il y avait des choses à dire sur la pression sociale, la représentation de LA femme dans l'idée collective ( et ceux qui me connaissent savent à quel point je peux gueuler tous les ans contre" la journée de LA femme".. sans dec' on est plus de 3 milliards et demi d'individus ayant 2 chromosomes X sur terre, il serait temps de mettre au pluriel. On ne se ressemble pas toutes et c'est tant mieux), c'est à peine évoqué dans un ping-pong verbal rapporté par Natsu entre une fille qui veut se faire refaire les seins et une militante qui l'enjoint de réfléchir à sa soumission à une norme dictée par les médias. Là, il y avait matière, mais le passage est très court, les arguments sont stéréotypés comme peut l'être une discussion entre deux personnes aux idées opposées campant sur leurs positions. Mais au moins il y avait le mérite de débattre, certes en faisant rire.

Sauf que ça n'aboutit à rien. Si encore Natsu utilisait le prétexte pour aborder sujet avec sa soeur, tiens au fait, j'ai entendu ça et ça.. mais là encore, non.

Et des personnages qui s'enlisent dans leur coin à force de non-dit, ça a un peu tendance à me saouler. Du coup je n'ai même pas apprécié la scène de pétage de plombs de Midoriko, censée être libératrice, mais qui tranche tellement avec la banalité de ce qui précédait qu'elle paraît trop théâtrale et fait l'effet d'un pétard mouillé. Et puis le côté symbolique appuyé ( Midoriko pique une crise, et se casse des oeufs sur la tête: les oeufs, les ovules, le symbole de la féminité qu'elle refuse, tout ça.. pas subtil donc)
Donc non, un échec pour moi, surtout par manque de caractérisation des personnages et par le fait que chaque bonne idée soit systématiquement abandonnée pour partira dans une direction platounette. J'aurais vraiment aimé l'apprécier, mais loupé pour moi.

samedi 4 avril 2015

Une histoire singulière à l'est du fleuve - Nagai Kafû

Comme j'avais bien apprécié "Scènes d'été" récemment, j'ai décidé d'enchaîner sur un autre titre du même auteur.

Le fleuve en question, c'est le Sumidagawa qui traverse Tôkyô. A l'est se trouvent les quartiers populaires, anciens villages peu à peu grignotés par la grande ville :Mukôjima et Terajima, habités par les ouvriers et Tamanoi, le quartier des prostituées.
C'est dans ces endroits là, en 1936, que déambule Ôe Tadasu, écrivain sexagénaire à la recherche d'une inspiration pour finir le roman qu'il a commencé d'écrire: son héros a fui une vie maritale ennuyeuse après 20 ans de mariage et l'auteur envisage de le faire se cacher dans une de ces banlieues en compagnie de sa maîtresse entraineuse de bar. Mais l'auteur sèche un peu pour conclure une histoire que lui même trouve assez peu crédible.
L'inspiration lui viendra suite à la rencontre fortuite d'O-Yuki, prostituée des bas quartiers qui s'incruste un soir de pluie sous son parapluie. Tadasu se prend au jeu et revient la voir, pas tellement pour les plaisirs qu'on peut trouver avec une prostituée, mais plutôt parce qu'O-Yuki a un style un peu suranné, qui lui rappelle le temps passé. Car le vrai souci de Tadasu, c'est qu'il a du mal a accepter le changement, la mutation de la ville: il n'arrive pas à rester chez lui, car le son des radios et phonographes de ses voisins l'empêche de travailler. Le quartier où vit O-Yuki étant assez miséreux, la modernité ne s'y est pas encore vraiment implantée. Et même si le canal qui y passe est crasseux et infesté de moustiques, on y est tranquille, dans le silence.

J'ai moins aimé ce texte que Scènes d'été, on y est plus dans la description des promenades de l'auteur en panne d'inspiration et de ses regrets du temps passé que dans le réel récit que pourrait laisser présager le titre. Dans le fond, l'histoire n'est pas si singulière que ça.

Mais plusieurs choses m'intéressent. L'auteur comme son personnage évitent la police: Tadasu a déjà été interpellé une fois un soir, un homme des beaux quartiers dans ce lieu populaire paraissant d'emblée louche à une police qui semble sur les dents. On est à l'été 1936, et on sent déjà que quelque chose couve, les gens se soupçonnent, la situation n'est pas tranquille. Des choses se passent notamment du côté de la Mandchourie et le pays vient de connaître une tentative de putsch au mois de février

La mise en abîme est sympathique: C'est Nagaï Kafû, écrivain sexagénaire et viveur notoire, qui raconte l'aventure de Ôe Tadasu, écrivain sexagénaire et viveur notoire, qui raconte l'histoire d'un sexagénaire en fuite avec une prostituée. L'auteur, son personnage et le personnage de son personnage sont tous des gens en marge de la société. Et souvent, les pistes se brouillent, on ne sait plus trop lequel s'exprime de Nagai ou de Ôe. Le livre de Nagai se passe en 1936 et a été écrit en 1936, et fait référence à des événements contemporains, ou à des gens qu'il a personnellement connu. Personnellement, j'aime bien cette espèce de dédoublement.
Tôkyô années 30, une image trouvée ici

La troisième chose qui m'interpelle, c'est le fait que le sexagénaire de 1936 (je vous laisse choisir lequel de l'auteur ou du personnage) regrette le passé et tente d'en retrouver des traces dans son époque. Et trace un portrait d'une ville.. qui n'existe déjà plus pour le lecteur du XXI° siècle, et que donc, sa déambulation et sa critique du Tôkyô des années 30, ressuscite involontairement le Tôkyô des années 30, où, même si les traditions se perdent, on peut encore croiser des femmes en kimono et geta coiffées d'un chignon sophistiqué qui croisent des "modern-girls" équivalent japonaises des flappers américaines ou des garçonnes en France.

En tout cas un auteur que je lirais à nouveau si j'arrive à mettre la main sur d'autres ouvrages, la bibliothèque de ma ville est assez pauvre en ouvrages japonais non contemporains.

lundi 23 mars 2015

Dur, dur - Yoshimoto Banana

Encore un auteur dont j'ai vu le nom ici et là sur les blogs ( et comment oublier un pseudo pareil, " Banana"?), une écrivaine contemporaine de la même génération que sa compatriote Ôgawa Yoko que j'ai découverte il y a peu. Et comme j'ai entrepris de dévaliser le rayon " histoires courtes" de la médiathèque, j'ai choisi un peu au hasard ce recueil de deux nouvelles , ou contes, dont le point commun premier est d'avoir le mot " dur" dans le titre. Les autres points communs étant un cadre temporel similaire ( l'automne, qui est presque un personnage à part entière) et la thématique du deuil.


Dans Peau dure ( hard- boiled, étonnamment, les titres originaux sont en en anglais, littéralement "dur" comme la cuisson des oeufs, de manière imagée " dure-à-cuire"), une narratrice anonyme en randonnée dans la montagne, est victime d'une série d'incidents fantastiques, à la limite du surnaturel: un caillou noir lié à un sanctuaire abandonné semble la suivre partout et attirer la malchance, l'hôtel qu'elle a choisi se révèle sinon glauque , du moins étrange, et l'ambiance générale lui fait faire des rêves dérangeants liés à son passé: Autrefois elle a eu une brève liaison avec Chizuru, une autre femme, un peu médium. Les deux femmes ont vécu ensemble dans un appartement à peine plus confortable qu'un squatt, avant de rompre sans heurts ni larmes de cette histoire sans avenir. Chizuru est morte accidentellement peu de temps après, et la narratrice ne s'était pas vraiment rendu compte que cette perte lui rongeait la vie, jusqu'à cet automne.

Dans Coup dur ( hard-luck) c'est une famille entière qui est victime d'un coup du sort: Kuni-chan, la fille aînée est mourante, dans le coma après une attaque cérébrale, probablement due à un excès de zèle au travail. La situation est difficile à vivre surtout pour sa soeur, la narratrice qui était très proche d'elle, qui a bien du mal a accepter l'inéluctable, tout en reconnaissant à mi-mots qu'il serait peut-être moins pénible que Kuni-chan meure vraiment, plutôt que cette non-présence qui n'est pas vraiment une absence. C'est Sakai, le frère de l'homme que sa soeur allait épouser, un type un peu original mais sensé, qui va l'aider à passer le cap au moment fatal.

J'ai beaucoup, mais alors vraiment beaucoup aimé ces deux nouvelles, plus encore qu'" une parfaite chambre de malade" sur un sujet similaire ( en tout cas similaire au deuxième texte). D'abord parce que les deux sont bien ancrés dans la réalité, mais avec une petite touche de fantastique bienvenue. Et un humour léger, qui se traduit en situations cocasses:  dans la deuxième nouvelle, l'héroïne revient en voiture avec son père après avoir accompli la tâche déprimante de vider le bureau de sa soeur.. mais le retour dans une voiture trop petite qui déborde de trop de cartons est à la fois un moment comique - l'humour aide à surmonter l'angoisse- mais aussi un rapprochement très mignon entre un père et sa fille qui subissent un même choc et luttent chacun à leur manière pour ne pas se laisser abattre. Dans la première nouvelle, c'est une narratrice plutôt réaliste qui se retrouve aux prises avec des fantômes...et pas seulement ses propres fantômes. Mais dans les deux cas, ce sont des femmes fortes, qui ne se laissent pas abattre par les circonstances, et ça, ça fait très plaisir à lire. Les thèmes sont lourds, mais le traitement est optimiste.
Encore un auteur que je vais suivre.


dimanche 8 mars 2015

Scènes d'été - Nagai Kafû

Et dans la même foulée que Mokusei, ma dernière virée à la bibliothèque a fait atterrir ce petit volume entre mes mains. Encore un auteur que je ne connaissais que de nom, et je dois dire que je suis contente de ma découverte.

Scènes d'été est une nouvelle, écrite en 1914, publiée en 1915 dans des circonstances assez comiques comme nous l'explique la postface: l'auteur savait qu'il risquait d'être censuré et a donc décidé de faire paraitre sa nouvelle un samedi, pendant les jours de fermeture du service chargé de surveiller les publications. Lorsque le travail a repris le lundi, et que les censeurs ont voulu faire interdire la publication, trop tard! L'intégralité des volumes imprimés avait été déjà vendue.
Celà donne une idée du genre d'électron libre qu'était Nagai: un anti conformiste à tous les niveaux qui a envoyé bouler le carcan social et familial dès qu'il en a eu l'occasion, divorçant 'une femme imposée par sa famille pour se mettre à la colle avec une demi-mondaine.

Et c'est cette expérience qu'on retrouve dans la nouvelle à travers l'aventure un peu ridicule de Keizô, bon bourgeois bien comme il faut qui, à l'instar de l'auteur, fréquente assidument les quartiers des plaisirs de Tôkyô. Il s'est en particulier entiché de Chiyoka, qui porte le titre ronflant de Geisha, mais est loin de l'idéal de raffinement et de classe qui est au coeur du métier. Disons-le carrément: Chiyoka est simplement une prostituée, et pas du meilleur niveau: plutôt laide de l'avis de ses consoeurs, et surtout débraillée, nonchalante, bordélique, volontiers négligée et d'une hygiène parfois douteuse. Et pourtant elle ne manque pas de clients. Ce sont même tous ces défauts qui lui attirent un certain succès dans la profession: au milieu des filles tirées à quatre épingles, on ne voit qu'elle, et sa rusticité est au final son principal atout. Et comme elle n'est pas de première jeunesse ( comprendre 25 ans), elle a déjà remboursé une bonne partie de la dette qu'elle doit à l'établissement où elle officie, et c'est donc l'occasion pour Keizô d'en faire sa maitresse officielle à peu de frais en finissant de rembourser la dette et en l'installant dans un petit appartement avec une petite pension mensuelle. La chose était monnaie courante et même une marque de richesse, un peu comme les riches européens qui avaient "leur" danseuse. Mais Keizô est radin, et la petite pension est vraiment trop petite: qu'a celà ne tienne Chiyoka, rebaptisée O-chiyo, a maintenant un endroit à elle pour continuer à tapiner tranquillement en douce de son protecteur.

J'ai bien aimé cette histoire, souvent drôle, la nonchalance d'O-Chiyo est vraiment aux antipodes de la grâce mise en avant dans le monde de l'Ukiyo-e, et, entre le protecteur et la protégée, le plus malin n'est pas celui qu'on croit, le rapport de domination finit par s'inverser du fait de l'inertie absolue d'O-Chiyo sur qui les engueulades n'ont aucune prise et c'est Keizô qui finit par avoir l'impression d'être au service rémunéré de cette femme.

Nagai n'était pas seulement un trublion excentrique, mais aussi un fin connaisseur de littérature européenne, et ça se sent bien dans ce texte. Il a notamment lu Zola et Maupassant, et il y a quelque chose de l'auteur de La Maison Tellier et de Boule de suif dans cette histoire de demi-mondaine. Contemporain d'Akutagawa, un autre adepte de littérature européenne, c'est vraiment ce genre d'auteurs que je conseillerait à quelqu'un qui voudrait faire une première expérience de littérature japonaise, sans trop savoir par où commencer. Les deux sont volontiers ironiques, Akutagawa est plus sombre, Ce titre de Nagai est plus léger. En tout cas, je continuerai à découvrir cet auteur, dont la découverte m'a bien plu.

Ici, une courte biographie de l'auteur agrémentée de quelques extraits de la nouvelle

jeudi 5 mars 2015

Mokusei! Une histoire d'amour - Cees Nooteboom

 Une suggestion de lecture trouvée ici, sur le tout récent blog de ma camarade babélionaute Myrthe. Et comme il m'a fallu aller renouveler ma carte de bibliothèque, j'en ai profité pour faire une petite virée dans les rayons..

Une histoire d'amour.. ou plutôt une histoire de ruptures.
Entre Arnold,le photographe hollandais  et le Japon, qu'il a pourtant adulé.
Entre Arnold, et sa muse Satoko, surnommée " Mokusei", les choses étaient vouées à l'échec, dès le départ. Arnold est tombé amoureux de Satoko lors de son premier voyage, alors qu'il recherchait un modèle pour un dépliant touristique. Satoko, qu'il a choisie après avoir vu de nombreuse photos de mannequins, trop "occidentalisées" à son goût, parce qu'elle faisait plus "authentiquement japonaise" à ses yeux d'occidental Une liaison qui était factice dès les départ: La campagne publicitaire devait comporter une photo de femme en kimono, Satoko correspondait non à la réalité du Japon du début des années 80, mais à l'idée que s'en faisait Arnold: le Japon éternel, figé dans ses rituels, son idéal d'harmonie.
Mais voilà Arnold a idéalisé Satoko, comme il a idéalisé le pays, en refusant de voir ses réalités contemporaines, ses banlieues moches et bétonnées comme on en trouve partout ailleurs. Et pourtant il avait été prévenu par un de ses amis diplomate qui y vivait depuis longtemps: le pays que tu cherches n'existe pas, n'existe plus, c'est comme résumer la hollande à  la peinture flamande,  et à trop idéaliser les choses, on finit par tomber de haut.. puis par les détester de ne pas correspondre à ce que l'on imaginait. Au premier voyage, Arnold n'a vu, et surtout, voulu voir que les bons côtés du pays.. au 5° il n'est plus capable que de voir ce qu'il a volontairement occulté jusque là. Et son rejet est aussi total que l'était son obsession, pour Satoko, et pour le pays qu'elle représente.

Plus que l'histoire d'amour entre deux personnages, c'est la réflexion sur la fascination que peut exercer un pays en général que je trouve intéressante. Arnold ne s'intéresse au pays et à sa culture que de manière sélective, en choisissant ce qui va dans le sens de ses préjugés sur ce que doit être la culture locale, le pays, les habitants, et ne se laisse pas la possibilité d'être déçu.

Et vous savez quoi? Des gens comme ça j'en connais. j'en ai rencontré lors de mes 4 voyages. Des qui n'y étaient allées que pour un aspect précis: la mode, le shopping, les jeux vidéo, les salles d'arcades, draguer les japonaises (oui..). La personne qui n'y allait quasiment que pour la mode et le shopping m'a confié l'an dernier n'avoir aucune envie d'y retourner, ses goûts ont changé, elle sature, et surtout elle ne supporte pas des coins comme Akihabara ( le quartier des otaku à Tokyo), qui ne sont pas ce qu'elle attend du Japon, et la dégoûtent . Oui, c'est à ce point. Exactement  le sentiment que décrit Cees Nooteboom.
Le roman date de 1980, à l'époque où peu d'européens avaient une image du Japon autre que celle classique, bouddhiste, rituelle et absolument pas contemporaine.. Celle de certains de mes camarades de voyage était 100% contemporaine, et la mode étant maintenant à la Corée du Sud, ils se sont pris de passion pour ce pays.

Personnellement, j'ai adoré mes 4 voyages, un peu moins le dernier pour d'autres raisons, mais je n'y retournerai pas ni cette année, ni probablement l'an prochain. Pour éviter la lassitude: le pays me plaît énormément, mais j'ai aussi envie de voir d'autres endroits, d'autres pays.
Ou alors, dans des régions totalement différentes, je ne pense pas remettre les pieds à Tokyo ni même à Kyoto avant un certain temps. Et aussi je veux me laisser le temps d'apprendre un peu plus la langue, pour justement en profiter vraiment à fond lors d'un prochain voyage, voire d'un stage de langue sur place, pourquoi pas.
Mais sinon, comme je suis du genre à partir quasiment les mains dans les poches et à me laisser surprendre, ben oui, il ya des choses qui me plaisent, d'autres moins, mais c'est comme ça, pas de quoi en faire une maladie.

Par contre comme j'habite un pays, et une ville touristique,  et que je bosse dans ce domaine, j'en vois à la pelle, des touristes du genre d'Arnold: qui arrivent avec une idée préconçue de ce que doit être "La France", et qui repartent déçus de ce que les villes soient sales, que les français fassent la tronche dans les transports, et tiennent rigueur au pays de ne pas correspondre à ce que les films et les prospectus leur ont vendu, au lieu d'essayer de remettre en perspective la vision idyllique et bien pastel qu'ils avaient au départ. C'est dommage.
Voilà un article sur le "syndrome de Paris", dans le sens inverse: la déception des touristes japonais ( et chinois aussi maintenant), qui arrivent en France avec une image figée.. qui ne correspond pas à la réalité, et en font littéralementdes syncopes.
(puis apparemment l'image que les touristes ont de LA française c'est: grande, mince, cheveux châtains, toujours élégante.. évidemment, s'ils me voient, je suis la négation la plus absolue de cette image, hormis les cheveux. Et pourtant je suis française, donc je comprends tout à fait le passage du livre où le manager de l'agence de mannequins ne comprend pas ce qu'Arnold veut lorsqu'il lui demande une modèle qui "fasse" japonaise. Sa réponse st évidente " mais elles sont toutes japonaises")

Un mot du mokusei: c'est un arbre qui fleurit à l'automne, en tout cas le kinmokusei, je ne sais pas s'il y a d'autres variétés. C'est ce qu'on appelle en Europe "olivier odorant" (bien qu'il en soit pas de la famille des oliviers) ou Osmanthe. L'odeur en est étonnante: on le sent beaucoup de loin, et peu de près. Une odeur sucrée sans être écoeurante, qui évoque un peu la pêche, l'abricot et le bonbon. Très agréable, dommage qu'on ne puisse pas ramener les odeurs comme souvenir de voyage autrement que sous forme d'encens.

Le Japon vu par.. un auteur néerlandais.