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dimanche 29 avril 2018

The prison boys ( jeu android gratuit)

Et on continue ce mois japonais avec un jeu android qui est vraiment mon coup de coeur de ces derniers mois. The Prison Boys est un mélange entre plusieurs styles: une grosse partie de visual novel, une bonne dose d'enquête policière, de la recherche d'objets cachés, et une louche d'escape game.
avec en plus, un ambiance années 30 très sympa, jusque dans le style art-déco des menus  et la musique de vieux film un peu tango, un peu nostalgique.

Et un scénario franchement bien ficelé, ce qui n'est pas toujours le cas pour les jeux gratuits.
Et très souvent noir ( je l'avais commencé dans l'optique d'en parler pour le challenge Halloween, mais je n'avais pas assez progressé alors pour en parler)

Et le graphisme très manga est soigné aussi, je vais surveiller les autres productions du même développeur.
Allez, le seul moins que je vais mettre est le problème récurrent de style manga: tout le monde est supposé avoir entre 18 et 25 ans, et .. ces policiers ont l'air d'avoir au mieux 14 ans .
L'intrigue est sombre, vraiment sombre. Attention, on va parler d'extrémisme politique, de répression et de tortures policières, d'emprisonnements arbitraires, de meurtres, de prostitution, de misère et de trafic de drogue. Rien que ça.
Mais les personnages y compris secondaires sont très bien écrits, attachants à leur manière et dans leur histoire qu'on découvre par petites touches.

Le Japon, dans les années 30. Après la 1°guerre mondiale, le pays a opté pour une politique très répressive, et mis en place une police politique spéciale ( qui a réellement existé) nommée Tokkô, qui enquête pour tuer dans l'oeuf toute tentative de rébellion contre la politique en place.
C'est au sein même du Tokkô qu'on va enquêter, en pilotant les jeunes recrues Tetsu et Nagi.

Tetsu est un orphelin issu de la riche famille Akatsuki, élevé depuis l'âge de 8 ans par la toute aussi riche famille Saeki. Il s'entend très bien avec Nagi et Naoya, les enfants de la famille Saeki qui l'ont accepté comme 3° frère.
Et tout trois font partie maintenant de la police Tokkô, pour diverses raisons: pour Naoya et Nagi, c'est une manière de prendre de force leur indépendance de leur famille qui, sans ça, déciderait de tout pour eux, à l'ancienne mode, alors que le pays est en train de s'occidentaliser (carrière professionnelle, mariage, et tout ça). Pour Tetsu, plus qu'un choix idéologique, c'est un moyen d'être indépendant le plus vite possible - comme on s'engagerait dans la légion étrangère en France- afin de ne pas peser trop financièrement sur les gens qui l'ont recueilli etqu'il tient en haute estime, contrairement aux deux "vrais" frères Saeki, qui ont depuis toujours conscience d'être des pions pour leur famille, qui en disposera en fonction de ce qui leur servira le mieux pour assurer leur statut social ( oui c'est horrible, et tout le jeu est comme ça, quand je vous disais que c'est très écrit et recherché pour un jeu gratuit!)



Et donc les 3 font carrière dans cette unité, bien plus crainte qu'admirée par une population très méfiante à leur égard. Autant dire que dans cette circonstance, la suspicion est partout, même entre membres de la police spéciale, car laisser échapper le moindre doute sur le bien fondé des purges, de la chasse aux communistes ou de la torture, serait gagner un aller-simple pour la prison située dans sous-sols du bâtiment de la police, voire pour le cimetière le plus proche.
Gloups, imaginez un jeu où il faudrait piloter les membres du KGB.. ben voilà, c'est presque ça.

Alors oui, ça fout mal à l'aise, MAIS, justement, il s'agit de jeunes gens qui vont peu à peu découvrir la réalité de ce qu'ils font, et remettre en question l'organisation. De fait, il n'aiment pas ça, les interrogatoires ou la torture, mais les uns pour échapper à leur famille, les autres pour échapper à la misère qui règne dans un pays touché par la crise, ou parce qu'ils sont trop naïfs politiquement, ils n'ont pas eu vraiment d'autre choix que de s'y engager.
Et on découvre donc peu à peu les différents protagonistes et leurs raisons d'être là. Personne n'y est vraiment par goût de la cruauté, rassurez-vous.

Dans cette ambiance déjà morbide, se produit un événement particulièrement macabre: un des personnages, qu'on venait pourtant de présenter comme presque un des principaux, est trouvé mort pendu, et de fait, il reste central post-mortem, étant celui qui fait involontairement voler en morceaux cette belle organisation de façade.
Le général a décidé que c'était un suicide, vous êtes donc priés de valider la thèse du suicide sans bronche. Ce qui n'est évidemment pas la réalité.
L'enquête est d'abord de trouver la vraie cause de la mort de XXXX, et que cache la police politique au font de ses sous-sols. Tout en découvrant que parfois les gens qu'on connaît depuis toujours cachent un second visage que l'on imaginait pas.

Et c'est passionnant. Parce que c'est bien écrit, que je le disais, les personnages y compris secondaires ne sont pas aussi simples que l'on peut le croire au départ, que les énigmes à résoudre pour avancer sont parfois tordues mais pas trop non plus ( et au pire une recherche sur un site de walkthrough peut suffire à débloquer lorsqu'on ne sait plus où aller), qu'il y a une grande quantité de fins possibles ( et je ne vous le cache pas, presque toutes mènent à une mort certaine pour l'un ou l'autre des gentils héros), mais même si c'est violent, ce n'est pas du grand-guignol gratuit. Mais si c'était un manga, ce serait un seinen, par le côté adulte et sombre des thèmes.
Donc pour moi, une vraie réussite (je ne suis pas encore tout au bout, donc je ne connais pas encore toutes les fins possibles)


notre gentil héros Tetsu.
Pour débloquer les fins alternatives, j'ai du le faire mourir plus d'une fois, et j'étais presque à dire  " désolé mon ptit Testsu, c'est le jeu qui m'a obligée, je ne voulais pas" à chaque fois que ça arrive. Car oui, les différentes fins ne font pas dans la dentelle.

Je le disais, c'est gratuit, ce qui veut dire une pub par-ci par là, mais elles ne sont pas envahissantes. Il y a un système de tickets ( 5 par jour avec un bonus sur les 10 premiers jours, ce qui permet quand même d'avancer dans l'histoire sans trop traîner. On peut si on veut acheter des tickets pour aller plus vite, et en bonus, supprimer la pub, mais ce n'est pas nécessaire pour avancer du moment qu'on a un peu de patience.
Et lorsqu'on tombe sur une fin, il faut parfois revenir en arrière pour en voir une autre/continuer à avancer dans l'histoire, mais, c'est bien agréable, un chapitre débloqué le reste. Pas besoin d'utiliser de nouveaux tickets, ce qui veut dire qu'une fois qu'une chapitre est débloqué , il le reste et  est rejouable à volonté ( il y a aussi un petit bonus de cartes à collectionner, qui donnent des informations annexes sur les personnages, je pense qu'une fois qu'on a tout débloqué et tout récupéré, il y a accès à une fin alternative supplémentaire, ou quelque chose de ce genre)

Evidemment le bémol - qui n'en est pas un pour moi - le jeu n'est pas en français, mais existe en anglais, avec la cerise sur le gâteau: hormis quelques rares coquilles, l'anglais est soigné, et je n'ai pas vu de phrases vraiment incompréhensibles.

Donc franchement, je le conseille vraiment: une bonne durée de jeu, plein de fin alternatives, une traduction soignée, une ambiance sombre, des personnages attachants et travaillés, le fond est réussi et servi par une forme qui cadre bien avec l'époque de l'histoire, que demander de plus pour ZERO  euros?
Allez, je conclus en disant que ça me plaît tellement que j'aimerais bien voir un jeu alternatif qui reprendrait les personnages dans d'autres enquêtes ( allez on efface tout ce qui s'est passé et on dit que personne n'est mort).

Pour télécharger, c'est ici.

mercredi 20 avril 2016

Rétrospective Kurosawa (4) - Je ne regrette rien de ma jeunesse ( film 1946)

L'autre inédit de cette rétrospective (enfin, inédit au cinéma, celui-ci et la queue du tigre avaient été distribués directement en DVD)


 Et j'ai une fois de plus été surprise par l'aptitude du réalisateur à passer d'un genre à l'autre.
Nous avons donc pour l'instant un film noir inspiré d'Hamlet, un sujet historique tiré du théâtre japonais, un film de samouraï qui adapte Macbeth.
Retour au XX° siècle. Très exactement dans les années 30.
A Kyôto, un professeur de droit à l' université soupçonné de sympathies un peu trop à gauche pour le régime militariste ( on est en pleine guerre de Mandchourie, et le moins que l'on puisse dire, c'est que les relations entre la Chine et le Japon sont très tendues) est contraint à la démission. Très proche de ses élèves, avec lesquels il passe parfois des journées de détente en pleine campagne, il est soutenus par ceux-ci, dont Nôge Ryukichi.

La grève des étudiants est réprimée, Nôge envoyé en prison, mais Yukie, la fille du professeur, plutôt du genre insouciante et enfant gâtée, courtisée par les élèves de son père, n'a jamais oublié Nôge, le seul qui ne la brossait pas dans le sens du poil ni ne faisait ses quatre volontés.
a son exemple, elle décide de ruer dans les brancards d'une vie trop rangée, trop prévisible et lisse ( ses parents espèreraient la voir épouser le brillant Itokawa, futur procureur, que Yukie aime bien, mais trouve un peu ennuyeux), et décide sur un coup de tête , le genre dont elle est coutumière, de partir pour Tokyo avec en poche un diplôme d'anglais et de secrétariat, chercher un travail, et vivre SA vie, en faisant ses choix.

Son père approuve mais la prévient quand même que lorsqu'on fait des choix extrêmes, il faut être prêt à en assumer les conséquences. Or Yukie est exactement de ce genre puisque son leitmotiv , emprunté à Noge est " ne jamais rien regretter".
A Tôkyô, elle finit par retrouver Noge , apparemment rangé, mais qui cache des activités secrètes antimilitaristes, et l'épouse. Lorsque son mari est arrêté et meurt en prison, sur un nouveau coup de tête, la voilà partie pour rencontrer ses beaux-parents, dont elle découvre la rude vie de paysan.. quelle ne tarde pas à adopter.

Un film étonnant donc, où cette fois, l'action est centrée sur une femme, son énergie incroyable, et qui à mi chemin évolue vers le film social à tendance néoréaliste, lorsqu'il se concentre sur le quotidien des paysans, les deux pieds dans la boue à repiquer du riz du matin au soir. L'élégante qui jouait du piano au début de film se mue en paysanne aux mains abîmées par le travail des champs, mais qu'importe, ce n'est pas un mode de vie qu'on lui a imposé, et malgré sa difficulté, c'est un pas vers sa liberté...

J'ai beaucoup, mais alors beaucoup aimé ce nouveau pan plus politique de la filmographie de Kurosawa, d'autant que je ne m'y attendait absolument pas au vu des quelques images de partie de campagne bucolique qui l'ouvrent. La guerre y passe au second plan ( seulement évoquée par les activités cachées de Nôge et les accusations de haute-trahison dont fait l'objet celui que sa jeunesse un peu trop rouge et ses prises de position pacifistes avait déjà rendu un peu trop indésirable aux yeux du gouvernement militaire) pour se concentrer dans le dernier tiers sur la vie du petit peuple, et surtout pour une fois, le personnage central est une femme, forte et déterminée à suivre son chemin, peu importe s'il est plein d'ornières. Je ne peux qu'approuver cete évolution d'un personnage un peu tête à claques d'ingénue classique au départ qui se mue peu à peu en militante féministe ( les personnages qui travaillent le plus dur sont d'ailleurs les femmes)

L'actrice Hara Setsuko est excellente, et je viens de voir qu'elle est morte l'an dernier à 95 ans, après avoir arrêté brutalement sa carrière dès 1962, par choix personnel.

samedi 19 mars 2016

Rétrospective Kurosawa (1) - Les salauds dorment en paix ( film - 1960)

Vous l'avez peut-être vue annonée, selon l'endroit où vous habitez, mais entre mars et avril, plusieurs cinémas proposent une rétrospective de 9 films en versions restaurées - dont 2 inédits en France sur grand écran -  de ce célébrissime réalisateur qu'est Akira Kurosawa.  Peut être le plus célèbre réalisateur japonais, avec Mizoguchi, hors animation.C'est le cas dans ma ville, et je vais tenter d'aller voir les les 9.

Et ça tombe infiniment bien, puisque sur les 9 films proposés il n'y a que Yojimbo que j'avais déjà vu il y a .. très longtemps. Le château de l'araignée était cependant sur ma liste " à voir".
En fait, de l'imposante filmographie du monsieur, qui s'étend de 1941 à 1993, je n'avais vus jusqu'à présent que Rashômon (1950), Yojimbo (1961) Dersou Ouzala (1975) et Ran (1985).. Donc 4 films, mais chacun d'une décennie différente.
Je connais aussi l'importante influence qu'il a eue sur des réalisateurs tels que Martin Scorcese, John Sturges, Francis Ford Coppola ou Même George Lucas qui s'en réclament tous.

Mais de sa filmographie directe, force est de constater que j'ai d' énormes lacunes.

Donc, première sélection proposée ce mois ci: Les Salaud dorment en paix; Qui marche sur la queue du tigre? Les bas-fonds; et Le château de l 'araignée.

C'est donc Les salauds que j'ai pu aller voir en premier hier.

Il s'agit d'un film policier, ou plutôt, noir, dans le style cher à Hollywood dans les mêmes décennies. et qui n'a rien à leur envier.
 Un film noir, mais aussi un drame, et une satire sociale assez féroce, et parfois drôle, qui brocarde à la fois la corruption dans le milieu des affaires - tous des requins! - et  la bêtise des fonctionnaires zélés qui n'hésitent pas à se sacrifier pour l'honneur d'une société corrompue qui les manipule. Car les victimes sont consentantes.

Tout commence par une cérémonie de mariage entre le si gentil, si discret monsieur Nishi, et Yuriko Iwabuchi, fille d'un PDG richissime. La presse se précipite pour couvrir la cérémonie, d'autant que des rumeurs circulent: la société aurait quelques sales secrets à cacher, du genre marchés truqués, fraude fiscale, etc.. et la police va profiter de l'occasion pour procéder à l'arrestation de quelques cadres soupçonnés de malhonnêtetés.
les journalistes qui couvrent l'événement sont très drôles et commente l'action façon " choeur antique"

Mais d'autres choses sonnent faux dans ce mariage: La mariée, quelles que soient ses qualités personnelles, est boiteuse, et les mauvaises langues ne se privent pas d'insinuer qu'elle n'a pu trouver un mari que grâce à la fortune colossale de son père.
joie et bonne humeur...

Le frère de la mariée écluse bouteille sur bouteille, et prononce un discours aviné de mauvaise augure: " je t'aime bien, tu es mon meilleur ami, mais si tu fais du tort à ma soeur, je te tuerai"

Et pour finir, une pièce montée étrange est servie: elle représente le siège social de la société, dont l'une des fenêtres est ornée d'une simple fleur. Un message que seul les cadres concernés peuvent comprendre le sens: il s'agit précisément de la fenêtre depuis laquelle, cinq ans plus tôt, un employé s'est suicidé dans de mystérieuses circonstances, en fait, poussé au suicide par des supérieurs qui l'ont sacrifié pour camoufler leurs malversations.

L'affaire a été étouffée, personne n'est censé être au courant, et pourtant, il semble qu'il y ait une taupe parmi eux, quelqu'un de bien décidé à refaire sortir l'affaire au grand jour, en poussant les cadres mêlés à cette histoire à bout de nerfs, à se soupçonner les uns les autres, à se trahir.

Ce n'est pas en général mon type de films favoris, mais j'avoue que j'ai beaucoup aimé, avec cette séquence inaugurale magistrale qui arrive à faire comprendre tout ce que ce mariage à de faux, avant même que ne soient prononcés les premiers dialogues. Brillant.

Et des salauds, il y en a.. à la pelle, dans ce jeu de massacre. Tous, sauf les femmes ( il n'y en a que deux qui aient vraiment un rôle à jouer), victimes des manipulations et des mensonges d'hommes prêt à tout pour servir leurs ambitions. Même le héros, joué par l'acteur fétiche de Kurosawa, l'excellent Toshirô Mifune, a pas mal de choses à cacher et est aussi un "salaud" dans une certaine mesure, bien que largement en dessous du niveau des requins de la finance qu'il combat... pour une cause au final dérisoire. Un pauvre type, qui se retrouve par la force des choses à devoir être un salaud, en fait, qu'il n'est pas foncièrement. Mais pour se battre contre des corrompus, il faut aussi soi même se salir les mains et causer du tort à d'autres.

Le scénario s'inspire vaguement d'Hamlet , d'après ce que j'ai lu en parcourant la toile (Kurosawa  a adapté Shakespeare en plusieurs occasions), mais de manière assez bien faite pour que la référence au dramaturge anglais n'étouffe pas le propos, et se fasse par touches discrètes. Ce n'est qu'au retour du cinéma que je me suis dit " ha oui en effet, là, et là, on retrouve la trame..."

Mais surtout, quel talent , mais quel talent dans l'utilisation de la bande son et des éclairages, quel talent dans le montage.

Et quel talent dans le cadrage ( toutes choses qui, ceux qui me suivent régulièrement le savent) font mes délices.
Pas besoin d'un long discours quand un bon cadrage suffit: ces deux personnages ne seront jamais du même monde, peu importe ce qu'ils peuvent dire, leurs points de vue sont opposés, la réconciliation est impossible.

jeudi 13 août 2015

la montagne radieuse - Genyû sôkyû

Non je n'en ai pas tout à fait fini avec les ravages de l'atome.. mais cette fois on fait un bond en avant jusqu'en mars 2011. L'auteur est un veilleur de temple ( je ne connais pas la hiérarchie bouddhique, je suppose qu'il s'agit soit d'un civil chargé de l'entretien courant du temple, soit d'un religieux assistant d'un bonze, je vois ça un peu comme un diacre dans le catholicisme) de la région de Fukushima, déjà écrivain avant la catastrophe, mais qui a ressenti le besoin d'écrire à ce sujet. Peut-être en se basant sur les récits qu'il a entendus des survivants accueillis dans son temple.

Le recueil compte six nouvelles d'ambiances très différentes:

la première, je traîne ton ombre, réaliste, se passe dans les premiers jours après le tsunami et met en parallèle des réfugiés qui tentent de survivre dans un refuge d'un côté, et un jeune diplômé devenu du jour au lendemain un paria, car il travaille chez Tepco. Le tout mis en relation avec la chanson un peu ringarde "minato machi blues".

La dernière, la montagne radieuse,se passe plusieurs décennies après la catastrophe dans une ambiance légèrement science fiction: après le tremblement de terre, le tsunami, et l'accident nucléaire, on apprend que Tôkyô s'est dépeuplée et que le mont Fuji est entré en éruption. Dans cette ambiance apocalyptique,  le point de vue des gens à changé sur l'irradiation et des touristes font maintenant le tour des sites d'accidents nucléaires de la planète et viennent visiter les lieux, guidés par les descendants des victimes en espérant se gorger de radiations maintenant considérées comme bénéfiques pour la santé ( je suppose qu'il s'agit d'un clin d'oeil sarcastique aux Tchernobyl tour, circuits de visite de très mauvais goût en Ukraine)

Entre les deux, des récits qui vont en s'éloignant de la date du 11 mars 2011 qui mettent en scène différents aspects de la survie, souvent via les insectes, grillons, cigales, araignées d'eau ou mante religieuse, qui symbolisent la survie acharnée dans cette zone dévastée.

Dans les grillons, quelques semaines ont passé: Michihiko, fils déjà quadragénaire d'un bonze, vient de reprendre le temple où officiait son père, traumatisé par le fait d'avoir été emporté avec sa maison au fil de la vague et qui n'a survécu que par miracle. Mais maintenant incapable d'assurer le service. Michihiko se reconstitue une famille de fortune avec Aya, une femme qui pourrait presque être sa fille et qu'il a accueillie dans son refuge-temple-baraquement provisoire et Mii une petite fille tout aussi perdue qu'eux deux. C'est le retour des grillons qui va donner à ces trois survivants le courage d'affronter un futur qui s'annonce morose, dans un provisoire qui risque de durer.

Dans l'indignation de Kotarô, le petit Kotarô, 3 ans, est amené par sa mère au poste de police, pour procéder à un prélèvement ADN, qui pourrait être utile pour retrouver son père pompier, porté disparu depuis plus d'un an. Là aussi, après avoir hésité pendant un certain temps, la mère du petit garçon finit par accepter l'évidence: son mari ne reviendra probablement pas, letest ADN est une sorte de manière de fermer la parenthèse sur l'indécision , pour accepter et aller de l'avant.

Dans l'araignée d'eau, c'est Chiharu, partie depuis deux ans à Hokkaido avec sa fille, laissant son mari et sa meilleure amie Sayuri,  par peur des radiations, qui revient  au pays pour les fêtes d'O-bon. Elle n'a pas pu se mettre d'accord avec son mari, indécrottable optimiste qui refuse de quitter la région pour la rejoindre en prétendant qu'il n'ya rien à craindre.. La fête d'O-bon sera aussi l'enterrement de la relation de Chiharu avec son mari, ses amis et sa région d'origine.

Dans la mante religieuse, le sexagénaire Monsieur Yamaguchi s'est porté volontaire pour décontaminer les toits: il n'a plus rien à perdre, il a survécu au tsunami, alors qu'il était déjà malade d'un cancer, tandis que sa femme Seiko, encore jeune et en pleine forme est morte noyée. Sa seule consolation dans cette situation est de rependre une dernière fois son ancien métier d'organisateur de mariage pour son médecin traitant et d'organiser un mariage vraiment insolite, fait de bric et de broc, dans les baraquements de fortune où vivent le médecin et sa future femme en attendant la date prévue, il n'y a qu'une chose qui compte vraiment: aider la mante religieuse qu'il a trouvée dans son semblant de jardin à survivre le plus longtemps possible malgré les rigueurs de l'hiver dans la région de Sendai.

Ces nouvelles sont plutôt intéressantes par leur point de vue différents: selon le cas c'est l'inondation ou l'irradiation qui est au centre du problème. Les trois premières, les plus proches temporellement de la date fatidiques, sont plus axées sur le tsunami et les ravages immédiats, et pas si éloignées des témoignages dont je parlais au sujet de la bombe A. tant qu'on ne sait pas exactement ce qui s'est passé, ce sont les dégâts immédiats qui priment. La menace nucléaire concerne plutôt les trois suivantes, lorsqu'on prend conscience de la menace invisible, qui elle perdure alors qu'on tente de reconstruire après le passage du raz-de-marée. Il n'y a pas beaucoup de choix: la fuite ou le renoncement.
L'ensemble n'est pas sinistre. mais il est loin d'être joyeux. Je remarque cependant que, discrètement, l'auteur glisse ici et là dans la bouche de ses survivants des remarques assez acides sur le gouvernement et le mensonge. Auparavant il n'était pas de bon ton de contester au Japon les décisions gouvernementales, mais la contestation affleure ici et là.
Est-ce que la catastrophe de Fukushima va à son tour être à l'origine d'un nouveau mouvement littéraire, ou bien est-ce que des productions du type de celle -ci vont rester marginale, ou bien encore fusionner ( je n'aime pas employer ce mot dans ce contexte, mais je n'en vois pas d'autre) avec la littérature de la bombe A pour former une seule et même " littérature de l'atome"? Il est probablement encore trop tôt pour le savoir.
même raison que pour le Genbaku bunkaku: non seulement il est question d'une catastrophe qui a fait des milliers de victimes, morts ou sans-abris, mais 3 des nouvelles ( les grillons, l'araignée d'eau et la montagne radieuse font explicitement références aux fêtes d'O-bon et aux rites funéraires)

lundi 9 février 2015

Le poids des secrets tome 3 et 4 - Shimazaki Aki

Juste hier, je parlais des 2 premiers tomes, voilà la suite ( les romans sont très courts est se lisent assez vite). Même principe: un secret que l'on va conserver pour le bien des autres, quitte à se torturer l'esprit pendant des années.

Tome 3: Tsubame ( Hirondelle): Cette fois, c'est Mariko, la mère célibataire de Yukio qui est au centre de l'intrigue, et tout ce qui s'est passé pendant sa jeunesse. Car elle aussi est fille naturelle, sa mère a prétendu que son père avait disparu avant sa naissance, mais est-ce bien vrai. Toujours est-il qu'en 1923, Yohni Kim, 12 ans, n'a comme famille que sa mère et son oncle. Car c'est celà son secret: Yohni Kim est sa vraie identité, sa mère est coréenne, et vit dans la misère avec l'espoir illusoire de retourner un jour au pays qu'elle a fui pour raisons politiques. Lorsque le 1° septembre 1923, la terre tremble, Yohni et sa mère s'en sortent, mais doivent faire face à une vague de racisme sans précédent: dans la panique, la rumeur se répand que les coréens profiteraient des dégâts pour empoisonner les puits et perpétrer des actes terroristes. Les coréens sont arrêtés et exécutés en masse, La mère de Yohni la laisse en garde dans un orphelinat et une église dont elle connaît le prêtre, qui la cache sous le faux nom de Mariko Kanazawa. Et ne reviendra jamais la chercher, probablement victime d'une exécution sommaire. Mariko, traumatisée, ne prononcera plus un moment pendant des mois, jusqu'au jour où elle voit des hirondelles et retrouve goût à la vie. Après plusieurs années passées sans nouvelle de sa mère, le prêtre l'emmène établir un état civil au nom bien Japonais de Mariko Kanazawa. Elle sera officiellement japonaise et pourra vivre sans risquer de persécutions. Tout le monde l'ignorera, y compris son mari, qui aurait pourtant été compréhensif, y compris son fils Yukio - car les actes de racisme touche également les migrants de 2 et 3° générations. son seul lien avec son ancienne identité est le journal de sa mère rédigé en coréen, qu'elle ne lit pas, mais se fera pourtant traduire au soir de sa vie par une vieille dame qui n'a pas renoncé à ses origines. Dedans se trouve pourtant l'identité de son père.

Tome 4: Wasurenagusa ( Ne m'oublie pas - nom japonais du myosotis)
Années 30, c'est maintenant Kenji Takahashi, futur mari de Mariko et père adoptif de Yukio qui nous raconte son histoire. Né dans une riche famille très traditionnaliste, on attend de lui qu'il soit un fils obéissant, qu'il épouse une femme bien sous tout rapprt, qu'il fasse un héritier et reprenne l'entreprise familiale. Ce qu'il fait, hormis l'héritier. Sa mère le force a divorcer, houspillant sa belle fille qui ne peut être que stérile. Lors que son ex femme se remarie et à un enfant, Kenji comprend vite d'où vient le problème, chose que sa famille ne veut pas accepter. Lorsqu'il rencontre Mariko, mère célibataire, qui lui plait, il voit de suite la solution: elle a besoin d'un père pour son fils, il a besoin d'une femme avec enfant. Mariko n'est pas assez bien pour sa famille? Qu'importe, cette fois, il prend sa décision, laisse tomber l'entreprise et ses parents et vit sa vie. La seule chose qui le taraude, c'est Sono, une dame qui fut autrefois sa nurse pendant quelque temps, que a mère a chassée parce que une fois de plus " pas fréquentable pour la famille" et avec laquelle il a gardé contact secrètement. Sono qui lui a toujours manifesté de l'affection lui est plus chère que sa propre mère si difficile à vivre. Or Sono qui voyage beaucoup est partie en Russie est n'a plus donné signe de vie  hormis une carte postale portant des fleurs blues et le nom " niezabudoka" ( ne m'oublie pas en Russe).
quartier Nihonbashi Tôkyô 1923

J'ai un peu moins apprécié des deux tomes, surtout le tome 4 en fait. Pas désagréable, mais j'ai trouvé la résolution un peu facile, attendue. Le fait aussi peut être que le vrai secret ne soit pas la stérilité de Kenji, mais relève de la génération de ses parents et arrive seulement à la toute fin. Et que je le voyais venir gros comme un camion. Le fait aussi qu'il ne soit pas vraiment lié à celui du tome 3 et au tremblement de terre. Des 4 lus jusqu'à présent , c'est celui auquel j'ai le moins accroché. Le 3 est vraiment bien, le secret de Mariko est vital - au moins pendant sa jeunesse, et donc moins tiré par les cheveux que le 4° tome, qui manque cruellement d'un fond historique. la guerre de Manchourie et la déportation en Russie n'y joue pas le même rôle que les autres catastrophes dans les autres tomes ou que la déportation dans "Au coeur du Yamato". Pourtant les thèmes du racismes dans Tsubamé et de la pression sociale dans Wasurenagusa rendent le tout toujours intéressant, même si moins dramatique que les précédents. Et puis autant  Mariko que Kenji sont des personnages battants qui finissent pas décider pour eux même, ça compense le bémol que je mets par ailleurs à ce quatrième tome.

Prochaine étape, le cinquième et dernier tome, tout seul. Je n'en connais pas encore la teneur, si ce n'est qu'il se passe à l'époque contemporaine.

samedi 15 mars 2014

Le bâteau Usine - Kobayashi Takiji

Attention, méga coup de coeur pour ce roman de  Kobayashi Takiji, auteur mort à 29 et dans des circonstances particulières: lors d'un "interrogatoire" de police.. en clair un gêneur qui a été éliminé.

Et éliminé en particulier pour des écrits du style du Bateau Usine, qui met en avant des choses que la société japonaise de l'époque avait plutôt intérêt à taire, en l'occurrence, l'exploitation des classes ouvrières par un capitalisme sauvage alors en plein essor.

On suit donc le quotidien désespérant de une équipe de marins et de pêcheurs, embarqués sur un rafiot déglingué, vestige de la guerre Russo-japonaise qui avait eu lieu 10 ans plus tôt. Tous sont constamment brimés, surmenés, affamés par l'intendant sadique et malhonnête, seul maître à bord qui tyrannise tout le monde et dirige même le capitaine. Un passage marquant: l'intendant refuse que le capitaine aille porter secours à un autre navire de la même compagnie en perdition, au motif que le temps c'est de l'argent et qu'il est là pour défendre l'intérêt financier des capitalistes qui le payent, contre lequel la vie de 300 marins n'a aucune importance. Ni leur santé ( au passage, faire travailler les malades à la fabrique de conserve jusqu'à ce qu'il en meurent démontre aussi le non-respect du consommateur, les futurs cochons de payants qui vont consommer les boites d'un produit de luxe payé à prix d'or, ainsi que l'empereur du Japon qui va déguster du crabe préparé par des ouvriers qui ont droit à une douche tous les 15 jours).

Soigneusement sélectionnés pour leur ignorance totale du syndicalisme et leur inertie globale plutôt que pour leur expérience professionnelle, entassés dans une soute sobrement surnommée "le merdier", les ouvriers, les machinistes les pêcheurs n'ont même pas l'idée de se révolter. Mais un incident va leur donner l'impulsion nécessaire: une barque en perdition échouée sur les côtes russes, des marins qui découvrent stupéfaits que la Russie et le communisme n'ont rien à voir avec le bourrage de crâne officiel au sujet de la " propagande rouge". mais les choses sont longues, très longues à se mettre en place, dans ce roman très court. La pression monte du côté des ouvriers, l'intendant est de plus en plus ignoble, l'affrontement final est inévitable.. et dérisoire: les ouvriers veulent seulement déposer une pétition - quand le lecteur , moi en tout cas - espère un bon gros massacre de l'intendant, on n'est plus à ça près!

L'auteur, venu des classes aisées, a découvert le syndicalisme un peu par hasard et pris fait et cause pour les sans grades dont il se fait porte-parole. Son roman est basé sur des faits réels: les rafiots complètement rouillés, les traitements inhumains faits aux travailleurs, les vols entre navires pour augmenter artificiellement sa productivité auprès de l'armateur, les pots-de-vins aux militaires, tout cela n'a pas été inventé mais sort d'une enquête minutieuse menée auprès des prolétaires de Hokkaïdo. On y trouve également quelques informations très intéressantes sur les suites de la guerre Russo-Japonaise, bref, c'est passionnant - même si Zola parait optimiste à côté.

Un détail intéressant à signaler: le livre a été publié initialement en 1929, donc en pleine période de crise économique, et est ressorti au Japon en 2008, donc en pleine période de crise,  avec un succès tel que le terme "kanikôsen" ( le titre en japonais), est devenu synonyme de "travail pénible et /ou précaire et/ou mal payé", signe que les classes défavorisées du Japon actuel, celles dont comme par hasard on ne parle jamais car ça ferait désordre de reconnaître que le chômage et les baitô vont croissant ( petit travail d'appoint réservé en théorie aux étudiants mais de plus en plus occupé par des travailleurs précaires). Bref, passionnant.

Je vois que l'auteur a écrit un seul autre titre: "le propriétaire absent", sur la politique économique et ses répercussions sur les paysans d'Hokkaido, pas encore publié en France, cependant. Je vais surveiller si les éditions Yago, après le Bateau-usine, publient le second à l'avenir.