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dimanche 14 juillet 2024

Frieren tome 1 - Yamada Kanehito et Abe Tsukasa

 Voilà un manga dont j'avais entendu parler à sa sortie, mais comme je suis beaucoup moins l'actualité sur ce plan là qu'il y a quelques années ( faute de temps, de sous, départ prévu à l'étranger, etc..), je ne m'y étais pas intéressée plus que ça.

Or, en ayant repris le travail dans une bibliothèque, je l'ai vu mentionné dans les coups de coeur faits par un collègue, et donc, hop, je me le mets de côté.

Très joli graphisme



C'est une histoire d'heroïc fantasy  avec les personnages habituels, ceux qu'on trouve dans une équipe de jeu de rôle ou de de jeu vidéo d'aventure.
Il y a le héros humain, l'elfe-mage, le prêtre et le nain guerrier. Tous ont des noms allemands, assez drôles d'ailleurs. Et des défauts qui ne sont habituellement pas mentionnés
Himmel ("Ciel"), c'est le chevalier en armure, celui qui rafle toute la gloire. Il est aussi orgueilleux, fier de sa beauté, le genre à passer des heures à choisir la pose pour la statue qui va être érigée à sa gloire... et à continuer à se bercer d'illusions sur son apparence, des années plus tard, une fois devenu vieux , chauve et ridé. Mais c'est un authentique type bien et généreux.
Heiter ( "brillant" ou " enjoué") c'est le prêtre, particulièrement porté sur la dive bouteille et les banquets , mais.. c'est aussi un authentique type bien.
Eisen ("Fer"), c'est le nain, toujours coiffé de son caque à corne. Peu caractérisé au début, si ce n'est qu'il est peu bavard et n'aime rien tant que sa tranquillité et sa petite maison dans la forêt.
Et Frieren ( "Geler" - oui le verbe), c'est l'elfe, qui donne son nom au titre. Elle est très peu en phase avec le monde alentour, ne comprend absolument pas les implicites humains, les pièges ( en se fait toujours avoir par les mimics) et a une propension marquée pour la grasse matinée

Ces petit détails donnent une nouvelle réalité aux héros dont on ne suivra pas les aventures, puisque l'histoire commence là où le jeu finit habituellement. Les héros on vaincu le boss final, le roi des démons, et viennent rechercher leur récompense ( insérer fanfare de la victoire). Oui mais après? Ils ont passé 10 ans ensemble et se séparent, chacun vaquant à sa vie: Himmel songe à trouver un travail en ville, Eisen repart chez lui, Heiter a une opportunité de carrière religieuse , et Frieren part sur les routes ramener de nouveaux sorts pour sa collection. Tout en promettant à ses camarade de venir les retrouver dans 50 ans.
Sauf qu'elle a oublié une chose, elle est sinon immortelle, du moins dotée d'une espérance de vie dépassant le millier d'années, les autres sont soit humains, soit doté d'une moindre longévité ( le nain vieillit au ralenti, mais sans commune mesure avec elle).
Et 50 ans plus tard, la petite troupe se retrouve: Frieren n'a pas changé d'un iota, tandis que ses compagnons ont pris un gros coup de vieux. Et contrairement à ce qu'on pouvait penser, ce n'est pas le prêtre alcoolique, mais Himel qui meurt le premier. Son enterrement est un choc pour Frieren: elle le connaissait mal, ils n'avaient passé que 10 ans ensemble sur les routes, comment aurait-elle pu le connaitre mieux. Des souvenirs lui reviennent. Toutes les fois où les autres lui ont dit des choses comme " on commence à bien te connaître", l'ont pressée. Ils savaient que leur temps était limité, et pour eux 10 est au mieux, un dixième de leur existence, quand c'est un bref instant pour elle.
Frieren va donc partir en pélerinage sur les traces de ces souvenirs, et d'autres encore plus anciens, pour se souvenir de toutes les fois où son manque de considération pour la temporalité différente des humains lui a fait négliger les autres et l'a séparée de ses amis. Dès lors son parcours sera daté en fonction de cet événement marquant, tout étant daté " X années après la mort du héros Himmel".
La gloire passe, les héros perdent de leur réalité et deviennent légende une fois que plus personne ou presque ne les a connus, et Frieren se sent investie de la mission de perpétuer leur mémoire, elle la seule qui leur survivra.

Retrouvent Heiter, elle passera quelques années avec lui, formant à la magie Fern (" loin"), une petite fille qu'il a sauvée quelques années plus tôt. Fern que l'on voit grandire et devenir adulte au fil des pages, dépassant rapidement en taille et en sagesse Frieren, à qui elle finit par dire " on dirait que je suis ta mère".

Mais quelle jolie découverte que ce manga qui parle en finesse, du temps qui passe, de mortalité, de souvenir, de gloire. "Ceci aussi passera". Memento Mori.
Les actions héroïques sont à peine suggérées par des flash-backs, qui sont plutôt centrés sur les pauses à l'auberge, et sur toutes les fois où Frieren n'a pas compris la logique humaine, et le fait qu'ils partagent la conscience aigue de leur fin prochaine, là où elle a tout son temps.
Inconsciemment, toutes ses actions sont en fait le résultat de quelque chose qui lui avait échappé à l'époque, mais a fait lentement son chemin. La magie: elle en fait, sans passion, parce que c'est son talent. La collection de sort? Un jour, Himmel lui a dit que c'était un loisir intéressant. La quête d'une fleur qui a disparu depuis 30 ans? Un jour, Himmel lui a dit qu'elle étaient courantes dans sa région d'origine. Tout la ramène, comme une idée fixe, à ce disparu à qui elle n'a pas assez fait attention tant qu'il était encore là, mais lui manque cruellement maintenant.
Ces deux là étaient plus proches et semblables qu'elle ne le pensait, mais.. elle ne s'en est pas rendu compte. Et se met in fine à la recherche ( pour au moins les 10 prochains tomes sûrement ) en quête d'un sort lui permettant de converser avec le fantôme d'Himmel et lui dire, enfin, combien il a compté pour elle, l'a inspirée et l'a faite changer pour le mieux.

Tout ça porte en filigrane l'angoissante question " à quoi bon s'attacher aux gens, puisqu'ils vont mourir?" Les humains le savent: Leur fin annonce la nôtre et c'est en ça qu'elle est douloureuse, mais ils rendent notre court temps sur terre bien plus intéressant, bien meilleurs et que l'amitié rend cette réalité bien plus supportable.

J'ai donc réservé les tomes suivants, et j'attends avec impatience la suite de cette aventure contemplative, sans grosse action mais avec beaucoup de philosophie, et pas mal d'humour quand même. C'est triste, mais pas déprimant non plus. ( il est classé shonen, mais vu la thématique, j'aurais juré avoir affaire à un seinen)
Petit coup de coeur!

dimanche 29 avril 2018

The prison boys ( jeu android gratuit)

Et on continue ce mois japonais avec un jeu android qui est vraiment mon coup de coeur de ces derniers mois. The Prison Boys est un mélange entre plusieurs styles: une grosse partie de visual novel, une bonne dose d'enquête policière, de la recherche d'objets cachés, et une louche d'escape game.
avec en plus, un ambiance années 30 très sympa, jusque dans le style art-déco des menus  et la musique de vieux film un peu tango, un peu nostalgique.

Et un scénario franchement bien ficelé, ce qui n'est pas toujours le cas pour les jeux gratuits.
Et très souvent noir ( je l'avais commencé dans l'optique d'en parler pour le challenge Halloween, mais je n'avais pas assez progressé alors pour en parler)

Et le graphisme très manga est soigné aussi, je vais surveiller les autres productions du même développeur.
Allez, le seul moins que je vais mettre est le problème récurrent de style manga: tout le monde est supposé avoir entre 18 et 25 ans, et .. ces policiers ont l'air d'avoir au mieux 14 ans .
L'intrigue est sombre, vraiment sombre. Attention, on va parler d'extrémisme politique, de répression et de tortures policières, d'emprisonnements arbitraires, de meurtres, de prostitution, de misère et de trafic de drogue. Rien que ça.
Mais les personnages y compris secondaires sont très bien écrits, attachants à leur manière et dans leur histoire qu'on découvre par petites touches.

Le Japon, dans les années 30. Après la 1°guerre mondiale, le pays a opté pour une politique très répressive, et mis en place une police politique spéciale ( qui a réellement existé) nommée Tokkô, qui enquête pour tuer dans l'oeuf toute tentative de rébellion contre la politique en place.
C'est au sein même du Tokkô qu'on va enquêter, en pilotant les jeunes recrues Tetsu et Nagi.

Tetsu est un orphelin issu de la riche famille Akatsuki, élevé depuis l'âge de 8 ans par la toute aussi riche famille Saeki. Il s'entend très bien avec Nagi et Naoya, les enfants de la famille Saeki qui l'ont accepté comme 3° frère.
Et tout trois font partie maintenant de la police Tokkô, pour diverses raisons: pour Naoya et Nagi, c'est une manière de prendre de force leur indépendance de leur famille qui, sans ça, déciderait de tout pour eux, à l'ancienne mode, alors que le pays est en train de s'occidentaliser (carrière professionnelle, mariage, et tout ça). Pour Tetsu, plus qu'un choix idéologique, c'est un moyen d'être indépendant le plus vite possible - comme on s'engagerait dans la légion étrangère en France- afin de ne pas peser trop financièrement sur les gens qui l'ont recueilli etqu'il tient en haute estime, contrairement aux deux "vrais" frères Saeki, qui ont depuis toujours conscience d'être des pions pour leur famille, qui en disposera en fonction de ce qui leur servira le mieux pour assurer leur statut social ( oui c'est horrible, et tout le jeu est comme ça, quand je vous disais que c'est très écrit et recherché pour un jeu gratuit!)



Et donc les 3 font carrière dans cette unité, bien plus crainte qu'admirée par une population très méfiante à leur égard. Autant dire que dans cette circonstance, la suspicion est partout, même entre membres de la police spéciale, car laisser échapper le moindre doute sur le bien fondé des purges, de la chasse aux communistes ou de la torture, serait gagner un aller-simple pour la prison située dans sous-sols du bâtiment de la police, voire pour le cimetière le plus proche.
Gloups, imaginez un jeu où il faudrait piloter les membres du KGB.. ben voilà, c'est presque ça.

Alors oui, ça fout mal à l'aise, MAIS, justement, il s'agit de jeunes gens qui vont peu à peu découvrir la réalité de ce qu'ils font, et remettre en question l'organisation. De fait, il n'aiment pas ça, les interrogatoires ou la torture, mais les uns pour échapper à leur famille, les autres pour échapper à la misère qui règne dans un pays touché par la crise, ou parce qu'ils sont trop naïfs politiquement, ils n'ont pas eu vraiment d'autre choix que de s'y engager.
Et on découvre donc peu à peu les différents protagonistes et leurs raisons d'être là. Personne n'y est vraiment par goût de la cruauté, rassurez-vous.

Dans cette ambiance déjà morbide, se produit un événement particulièrement macabre: un des personnages, qu'on venait pourtant de présenter comme presque un des principaux, est trouvé mort pendu, et de fait, il reste central post-mortem, étant celui qui fait involontairement voler en morceaux cette belle organisation de façade.
Le général a décidé que c'était un suicide, vous êtes donc priés de valider la thèse du suicide sans bronche. Ce qui n'est évidemment pas la réalité.
L'enquête est d'abord de trouver la vraie cause de la mort de XXXX, et que cache la police politique au font de ses sous-sols. Tout en découvrant que parfois les gens qu'on connaît depuis toujours cachent un second visage que l'on imaginait pas.

Et c'est passionnant. Parce que c'est bien écrit, que je le disais, les personnages y compris secondaires ne sont pas aussi simples que l'on peut le croire au départ, que les énigmes à résoudre pour avancer sont parfois tordues mais pas trop non plus ( et au pire une recherche sur un site de walkthrough peut suffire à débloquer lorsqu'on ne sait plus où aller), qu'il y a une grande quantité de fins possibles ( et je ne vous le cache pas, presque toutes mènent à une mort certaine pour l'un ou l'autre des gentils héros), mais même si c'est violent, ce n'est pas du grand-guignol gratuit. Mais si c'était un manga, ce serait un seinen, par le côté adulte et sombre des thèmes.
Donc pour moi, une vraie réussite (je ne suis pas encore tout au bout, donc je ne connais pas encore toutes les fins possibles)


notre gentil héros Tetsu.
Pour débloquer les fins alternatives, j'ai du le faire mourir plus d'une fois, et j'étais presque à dire  " désolé mon ptit Testsu, c'est le jeu qui m'a obligée, je ne voulais pas" à chaque fois que ça arrive. Car oui, les différentes fins ne font pas dans la dentelle.

Je le disais, c'est gratuit, ce qui veut dire une pub par-ci par là, mais elles ne sont pas envahissantes. Il y a un système de tickets ( 5 par jour avec un bonus sur les 10 premiers jours, ce qui permet quand même d'avancer dans l'histoire sans trop traîner. On peut si on veut acheter des tickets pour aller plus vite, et en bonus, supprimer la pub, mais ce n'est pas nécessaire pour avancer du moment qu'on a un peu de patience.
Et lorsqu'on tombe sur une fin, il faut parfois revenir en arrière pour en voir une autre/continuer à avancer dans l'histoire, mais, c'est bien agréable, un chapitre débloqué le reste. Pas besoin d'utiliser de nouveaux tickets, ce qui veut dire qu'une fois qu'une chapitre est débloqué , il le reste et  est rejouable à volonté ( il y a aussi un petit bonus de cartes à collectionner, qui donnent des informations annexes sur les personnages, je pense qu'une fois qu'on a tout débloqué et tout récupéré, il y a accès à une fin alternative supplémentaire, ou quelque chose de ce genre)

Evidemment le bémol - qui n'en est pas un pour moi - le jeu n'est pas en français, mais existe en anglais, avec la cerise sur le gâteau: hormis quelques rares coquilles, l'anglais est soigné, et je n'ai pas vu de phrases vraiment incompréhensibles.

Donc franchement, je le conseille vraiment: une bonne durée de jeu, plein de fin alternatives, une traduction soignée, une ambiance sombre, des personnages attachants et travaillés, le fond est réussi et servi par une forme qui cadre bien avec l'époque de l'histoire, que demander de plus pour ZERO  euros?
Allez, je conclus en disant que ça me plaît tellement que j'aimerais bien voir un jeu alternatif qui reprendrait les personnages dans d'autres enquêtes ( allez on efface tout ce qui s'est passé et on dit que personne n'est mort).

Pour télécharger, c'est ici.

vendredi 7 avril 2017

Rétrospective Kurosawa (6) - Vivre (1952)

Comme je l'espérais, la rétrospective commencée l'an dernier  est reconduite cette année, dans plusieurs cinémas en Franc.
Par manque de temps (créneaux horaires compliqués) j'ai loupé Chien enragé et Le plus dignement , les deux premiers programmés.
C'est donc "Vivre" qui commence cette nouvelle saison ( à ne pas confondre avec "Vivre dans la peur" du même réalisateur)






"Vivre" c'est l'histoire de la vie ou plutôt de la fin de vie de Monsieur Watanabe, sexagénaire, employé de mairie qui n'a jamais rien fait de sa vie, hormis travailler. Ses collègues, mi médusés, mi consternés font remarquer qu'il va bientôt passer le record de 30 ans passés au travail sans jamais prendre un seul jour de vacances. Un travail ennuyeux au possible qui consiste à tamponner des formulaires administratifs à longueur de journée. 
Mais Monsieur Watanabe ne va pas très bien, un souci d'estomac, les médecins lui parlent d'ulcère, mas il a bien deviné qu'il est en fait atteint d'un cancer. Et au Japon en 1950, on ne dit pas le mot cancer, équivalent de "condamnation à mort".On préfère mentir au patient pour qu'il "vive sereinement le temps qui lui reste". et pour monsieur Watanabe, c'est 6 mois , tout au plus.



Alors l'employé modèle, qui commence naturellement par déprimer, va quand même décider d'utiliser à fond le court temps qu'il lui reste.





Et en premier lieu se payer du bon temps, avec un compagnon improvisé, écrivain sans grande espoir d'être un jour reconnu , qui va lui faire faire la tournée des grands-ducs: bars, restaurants selects, pachinko, night-clubs, clubs de strip tease, escort -girls. En 5 nuits, Monsieur Watanabe va rattraper toute la folle jeunesse qu'il n'a pas eu, et depuis qu'il est veuf, sacrifiant son temps et son argent à un fils unique qui ignorant tout, commence à songer à lui emprunter l'argent de sa future retraite.

Après quoi, rencontrant par hasard une employée pauvre de son service qui veut changer d'emploi pour faire quelque chose qui lui plaît vraiment, il va s'évertuer à lui rendre service,àlui faire des cadeaux, de manière envahissante pour la fille qui se demande s'il n'aurait pas un peu le démon de midi. Erreur. Il veut seulement passer du temps avec quelqu'un de jeune et d'énergique, c'est un peu la fille de substitution qu'il veut gâter. A elle, il va pouvoir enfin dire ce qu'il n'a pas pu dire à son fils, qui ne l'écoute même pas.




Laquelle , pleine de bon sens, lui fait comprendre que non seulement son fils ne lui doit rien, c'est monsieur Watanabe qui s'est enfermé seul dans son système. Le fils ne lui a jamais demandé de faire autant de sacrifices.
Mais que plutôt que de s'évertuer à satisfaire une personne, il y a bien UNE chose que lui seul peut faire et..
PAF!
Mort de Monsieur Watanabe. en plein milieu du film. C'est audacieux!
On découvre donc en seconde partie, via les discussions des invités à ses funérailles comment il a réussi in extrémis à donner un sens à sa vie.

Dit comme ça, ça a l'air sinistre, mais étonnamment ça ne l'est pas. Parce qu'il y a une bonne dose d'humour noir et d'absurdité dans le film: tout commence par une délégation d'habitant d'un quartier insalubre qui veulent faire couvrir les égoûts qui empuantissent leur rue, attirent les moustiques et propagent les maladies, pour mettre en lieu et place un parc avec jeux pour enfants.
Les malchanceux sont alors promenés de service en service: accueil, qui les renvoie sur l'habitat urbain, qui les envoie à l'assainissement, qui les envoie au service de la jeunesse, qui décide que ça dépend du service des égouts, lesquels penchent plutôt pour les espaces verts, qui estiment que c'est l'adjoint au maire qui va pouvoir trancher, lequel leur indique de se rendre à l'accueil...

Et cette charge contre une administration incompétente est férocement drôle. On est en 1950, le Japon sort de la guerre dans l'état qu'on connaît, et se retrouve avec un système administratif coincé là où il en était avant guerre: compliqué, vétuste et désorganisé. Ce qui est magistralement rendu par le cadrage - j'ai déjà dit à quel point je considère Kurosawa comme un maître en la matière. Employés étriqués, coincés dans une jungle de dossiers qui s'entassent derrière, à gauche, à droite, débordent des bureaux.
Ces lignes verticales isolent en particulier Monsieur Watanabe, seul avec son secret, seul et parfois flou au premier plan, déjà plus vraiment de ce monde,  avec une mise au point sur l'activité qui se passe derrière, les collègues qui trament pour savoir qui prendra sa place quand le vieux partira en retraite...


Plastiquement en plus c'est superbe. Mais, que ce cadrage est beau!

Épiques aussi, ces funérailles très dignes qui finissent en beuverie généralisée et en charge contre l'immobilisme de l'administration... et en ce qui concerne la conclusion, elle est d'un cynisme et d'une absurdité que j'hésite à qualifier entre réjouissants et consternants.

Mais donc, le film n'est pas triste, puisque le héros, plutôt que de se laisser abattre , cherche à réagir de manière un peu puérile, mais aussi constructive. Plutôt drôle donc et mélancolique aussi à l'image de ce plan où le héros chante une chanson de l'ancien temps dans une boîte à jazz, y mettant tout son coeur, chanson qu'il reprendra plus tard dans un plan saisissant de beauté, un parc sous la neige... et dans un certain sens plein d'espoir.





L'excellente idée que d'avoir pris Takashi Shimura, l' autre acteur récurrent de Kurosawa avec Toshiro Mifune, plus jeune que son rôle de sexagénaire ( il avait 47 ans), de le vieillir pour qu'il ai l'apparence d'un vieux croulant au début.. et de le faire ensuite paraître plus jeune dans la seconde partie, et sur la photo de ses funérailles: l'homme prématurément vieilli dans sa vie étriquée, qui retrouve une seconde jeunesse en apprenant qu'il va mourir et paraît donc réellement avoir rajeuni.

A tel point qu'il a l'air plus vivant sur sa photo de funérailles que pendant tout le reste du film

Un film sur la mort, paradoxalement plein d'espoir doublé d'une charge féroce contre l'administration sclérosée, "momifiée" à l'image du surnom que la jeune femme avait donné à son chef, pleine de paperasses inutiles qui prolifèrent comme autant de métastases. C'est l'administration qui est le vrai malade dans cette histoire.

J'ai adoré. J'ai l'impression de dire ça de chaque film ou presque ( mais un an après je peux dire que parmi la première fournée, ceux qui m'ont le plus marquée, et dont je me souviens le plus vivement, sont le Château de l'araignée, Vivre dans la peur et un cran encore au dessus, Ran, qui était présenté en complément par le cinéma qui programmait les autres.
Je pense que ce Vivre arrivera en bonne place dans mes favoris.
La séance cinéma du vendredi commence avec Kurosawa ( Akira, je précise car un second Kurosawa commence à se faire connaître)

jeudi 28 janvier 2016

Le voyage de Chihiro (long métrage d'animation)

Le 5 janvier dernier, Miyazaki-san a eu 75 ans, et je me devais de célébrer à ma manière cet anniversaire en regardant un de ses films.
Toujours pour continuer la semaine "horrifique" (bon, plutôt fantastique dans mon cas), Le voyage de Chihiro m'a inspirée. Je ne l'avais vu qu'une fois à sa sortie, il y a donc un peu moins de 15 ans... et je ne me souvenais plus de tout.

Donc, embarquons pour les aventures d'Alice au pays des Merveilles façon nippone, ou plutôt de Chihiro au pays des monstres. La comparaison n'est pas innocente et surtout avec le dessin animé de Disney.

Chihiro, 10 ans environ, n'est pas très contente: sa famille déménage dans un coin de campagne un peu paumé, et elle doit suivre bien malgré elle, tout en grommelant. Néammoins, l'inattendu va surgir au bout du chemin: en pensant s'égarant sur un chemin de campagne, les parents de Chihiro tombent par hasard sur un tunnel désaffecté qu'ils décident d'emprunter "pour voir où ça mène".

Chihiro n'est pas emballée par l'idée, car le coin lui paraît effrayant, mais suit malgré tout ses parents qui pensent être arrivés dans un ancien parc d'attraction désaffectés ( pas de lapin blanc, mais ce tunnel mystérieux mène malgré tout sur un monde parallèle)

Faut dire que ses parents ne sont pas des flèches et ne trouvent absolument pas louche de tomber sur un restaurant fonctionnel regorgeant de nourriture, dans un lieu désert, sans âme qui vive à l'horizon.
Et au lieu de se méfier, se mettent à baffrer, baffrer, baffrer.. comme des cochons.

C'est d'ailleurs le sort qui les attend:être changés en cochons car ils ont pillé un buffet destiné aux dieux. Chihiro qui a eu la présence d'esprit de faire passer la méfiance avant la faim, se retrouve seule et perdue dans un village qui se réveille au soir tombant et s'avère être peuplé d'esprits.

C'est un gamin au look désuet, à peine plus âgé qu'elle, Haku, qui va l'aider à s'en sortir, lui conseillant de trouver du travail aux bains publics qui se trouvent dans la ville et où lui même est employé sous les ordres de l'autoritaire sorcière Yubaba, le temps de se creuser les méninge pour trouver un moyen de faire reprendre forme humaine à ses parents et de leur faire quitter les lieux à tous.
Haku a des pouvoir magiques et maîtrise le vent entre autres

Or les bains publics de Madame Yubaba sont assez particuliers: les clients sont exclusivement des dieux ou des esprits, et les humains y sont mal vus.

Et quand une sorcière dont la tête fait la taille de votre corps vous crie dessus, vous obtempérez..
 Chihiro va devoir se retrousser les manches pour s'y faire accepter et trouver une solution à son problème. Par elle-même, car si elle peut compter sur de l'aide, de la part de Lin (l'employée des bains chargée de la former) et Haku, ce ne sont que des coups de pouce, il ne s'agit pas d'agir à sa place .

Et c'est souvent le cas pour les personnages féminins de Miyazaki, qui ne brandissent pas une pancarte " je suis une fille, une faible femme, aidez moi" en attendant que les choses se résolvent d'elles- même, ou par l'intervention d'un homme dans l'histoire,  au contraire, c'est souvent les femmes, plus débrouillardes et futées, qui sauvent la mise aux hommes ( voir dans " le château ambulant", ou c'est carrément une vieille dame qui met le " coup de pied au cul mental "nécessaire au magicien geignard pour qu'il se bouge)
 Et ce genre de point de vue me parle énormément,  on est à l'opposé de la damoiselle en détresse attendant que son chevalier vienne la délivrer qui a fait les beaux jours des contes européens et de leurs adaptations.

Chihiro va donc devoir bosser,  sans oublier son nom, car la sorcière garde le pouvoir sur ses employés-esclave en leur volant leur nom: Chihiro est rebaptisée Sen ( autre lecture du Kanji "Chi" , "mille", de son nom), mais si elle oublie son identité réelle, elle sera coincée dans le monde des dieux jusqu'à la fin des temps ( ce qui est arrivé à Haku qui a oublié son nom complet), et pire, ses cochons de parents risquent d'être servis lors d'un banquet.
Je ne sais même pas quel genre de kami c'est ni pourquoi il se promène en pagne avec un bol sur la tête...mais ce n'est pas le pire qui attende Chihiro
il y a la baignoire la plus crade à récurer...
et la visite d'un "extraputride" à prendre en charge. L'argent n' a pas d'odeur, mais le dieu recouvert de déchets et de vase, si!

Et j'ai beaucoup apprécié cette petite séance ciné improvisée. D'abord parce que la galerie d'esprits et de dieux est savoureuse, ensuite parce qu'entre temps j'ai visité un des lieux qui a inspiré l'esthétique du film: le dôgô Onsen à Shikoku. L'un des plus ancien du Japon qui soit encore en activité.
Pour 300Yen, on peut aller se baigner dans ce qui s'appelle justement le "kami no Yu" , le bain des dieux, par contre le temps y est compté, car les lieux sont très demandés. Et comme l'onsen est ancien, le bain n'est pas très grand... mais compensé par la possibilité de prendre un thé vert à l'étage après s'être délassé dans l'eau chaude.

Bouhouhou, je veux un onsen. Là, maintenant!

Revenons au film, j'aime énormément les personnages secondaires: Kamaji , le responsable de l'eau chaude avec ses 3 paires de bras
et ses assistants, qui ressemblent beaucoup à des noiraudes de Totoro!
Ou les euh..animaux de compagnie? de Yubaba, trois têtes vertes bondissantes qui ne font rien à part grommeler et rebondir sur le tapis. Mais l'incongruité de la chose me fait bien rire.

Sans parler de la beauté plastique du film et de ses trouvailles originales ( qui aurait pensé qu'un animal mythique comme un dragon puisse être mis à mal par une attaque d'oiseaux en papier)

Et puis, un voyage en train...sur l'eau, en compagnie de " sans visage" le spectre..
Ou une virée dans le ciel à dos de dragon, ça ne se refuse pas!
Car oui j'aime les dragons, et j'en profite pour signaler le petit détail culturel: si les dragons européens sont associés à l'idée du feu traditionnellement, les dragons asiatiques ( et les serpents qui sont de "petits dragons") sont associés à l'élément eau. Et souvent à l'entrée des temples japonais, la fontaine à ablutions est muni d'un robinet en forme de dragon.
Ainsi avoir un dragon dans une histoire de bains n'est donc pas insolite, c'est même tout à fait thématique.

attentions, si vous l'ignoriez, ce film contient des allusions ( indétectables pour des non japanophones) à la prostitutions  (encore que la séquence où Sans Visage essaye de forcer Sen à prendre des pépites d'or en échange de sa compagnie est compréhensible différemment pour des enfants.. ou des adultes!) . Mais c'est intéressant à mentionner!
ici, d'autres points de vue intéressants à consulter...
oui, car voir sa famille transformée en cochons et menacée de finir au menu, c'est horrible, non?

mardi 30 septembre 2014

Au coeur du yamato T1 - Shimazaki Aki

Oui, je fais les choses dans le désordre.. Et c'est seulement après avoir lu le 2° et le 4° que j'ai trouvé le tome 1.

Mitsuba , donc, raconte à peu près la même histoire que Tsukushi, mais d'un autre point de vue.
Une histoire d'amour qui tourne court à cause des conventions sociales et le la pression familiale.

Dans Tsukushi, on découvrait le point de vue de Yûko Tanase, réceptionniste dans une grande société commerciale, qui racontait comment, à la suite des pressions de sa famille, elle avait du quitter monsieur Aoki, son fiancé, pour épouser le fils d'un banquier qui finançait à la fois la société Goshima, où elle et Monsieur Aoki travaillaient , mais également celle où travaillait le père de Yûko. Par crainte de représailles envers son père et son fiancé, elle avait cédé pour un mariage de convenances, ni vraiment malheureux, ni tout à fait heureux. Un bonne partie de l'histoire est d'ailleurs consacrée à tout ce qui suit la rupture.

Dans Mitsuba, c'est le point de vue de Monsieur Aoki que l'on voit: comment il rencontre Yûko, et comment cette histoire va capoter à la suite d'interventions plus ou moins directes de ses supérieurs pour qui l'équation est simple: le fils de la banque qui nous finance veut épouser la réceptionniste, cette fille est donc un placement à ne pas laisser partir à la légère. Sa vie privée passe en second face aux intérêts de la société.
Plus que dans Tsukushi, c'est la pression sociale au sein de l'entreprise qui est évoquée, via la succession de blocages auxquels Monsieur Aoki se heurte. Il n'a pas le courage de suivre l'exemple d'un de ses collègues, mal vu par ses chefs car il ose préférer sa vie personnelle et familiale à son travail, et qui finit par démissionner plutôt que d'accepter de se sacrifier à son travail.Via aussi l'histoire de Monsieur Aoki senior, mort de surmenage au travail, quelques années plus tôt.

Au départ, j'ai un peu regretté de les avoir lus dans le désordre, parce que du coup, je savais ce qui allait se passer pour Yûko et son fiancé. Et que par conséquent, l'histoire de Monsieur Aoki, un personnage sympathique qui ne mérite pas ce qui lui arrive, me paraissant encore plus triste.
Mais au final, je me demande si ce n'est pas une bonne chose, car c'est vraiment dans Mitsuba qu'on apprend ce qui s'est passé après le point final de Tsukushi, et avant les autres récits, pour Monsieur Aoki senior ( son histoire est à peine évoquée dans les autres tomes, comme une vague anecdote, alors qu'elle est dramatique)

3° lecture de cette série et de cet auteur, et j'admire la façon qu'elle a de faire des histoires qui se complètent de tome en tome, s'éclairent l'une l'autre, tout en renouvelant les thèmes ( la pression sociale et le monde du travail dans Mitsuba, les traumatisme de guerre et la maladie dans Zakuro, les secrets de famille dans Tsukushi...), avec comme personnage récurrent une entreprise entière, la société Goshima autour de laquelle tournent toutes les histoires personnelles des personnages.
Vraiment, encore une très bonne lecture. Triste mais avec une note  heureuse: l'ouverture d'esprit des héros qui résistent à leurs manière aux conventions et au repli sur soi - Monsieur Aoki et Yûko se rencontrent en cours de langue, Yûko rêve d'aller revoir Montréal qu'elle a visité étant jeune, et regrette d'avoir dû quitter Kobe, une ville qu'elle apprécie parce qu'elle est plus cosmopolite que Tokyo - on est en 1984. J'aime énormément leur état d'esprit. Ca et les petites notations temporelles ( il y est question du tremblement de terre de Kobe en 1995, je m'en souviens bien c'était l'année de mon bac...)

Bon, hé bien le tome 3 m'attend! Jusqu'à présent énorme coup de coeur pour cette série de courts romans, aux titres végétaux ( Mitsuba signifie " 3 feuilles", un surnom pour le trèfle qui sert d'enseigne à un café)

lundi 28 juillet 2014

Au coeur du Yamato T.2 et 4 - Shimazaki Aki

hé oui, tomes 2 et 4 d'une même pentalogie. En fait, simplement on me les a prêtés, et comme l'ordre de lecture n'a pas vraiment d'importance,hé bien, allons y, et comme ce sont deux livres très courts, je les ai lus dans la foulée.

Zakuro ( T2). La grenade en japonais, le fruit, qui est le motif central de ce récit. Nous somme en 1970 dans la famille Toda. Le père, Banzô Toda, était parti travailler en Mandchourie juste avant la seconde guerre mondiale. a cette époque, la Mandchourie était sous domination japonaise, et de nombreux travailleurs y avait été envoyés en mission d'affaires. En 1945, la Mandchourie a été envahie par la Russie, et les japonais restés sur place ont été déportés en Sibérie. Plus personne n'a eu de nouvelles de Banzô depuis cette année là, ses enfants sont persuadés qu'il a du y mourir depuis longtemps. Sa femme en revanche croit dur comme fer à son retour même 25 ans après. D'autant plus dur, que c'est à peu près la seule chose qui la maintien en vie, elle est atteinte d'une maladie d'Alzheimer qui progresse de façon fulgurante et son seul souvenir, son seul espoir est que son mari est en voyage d'affaire en Mandchourie et va revenir un jour.
Un jour pourtant, par un concours de circonstances innattendu et alors qu'il a complètement abandonné l'espoir de revoir son père, Tsuyoshi, le fils aîné, quinquagénaire, découvre que non seulement son père vit toujours, mais qu'il est revenu au Japon et habite la ville voisine depuis 25 ans, sans avoir jamais donné signe de vie. Les retrouvailles sont tendues , mais si Banzô n'est jamais revenu, c'est lié à un événement grave qui s'est passé en Sibérie.

Tsukushi (T4). Le tsukushi, c'est la plante représentée en couverture: la tige à spores de prêle. Cette fois, l'histoire se passe en 1994, chez Madame Yûko Sumida, une femme qui a épousé  13 ans plus tôt un homme très riche, adorable, gentil, le mari idéal en quelque sorte. On apprend pourtant vite que sa vie ne la satisfait pas: issue d'une famille très traditionnelle pour laquelle une femme ne doit pas travailler et surtout se contente de faire un mariage le plus avantageux possible, elle a du rompre avec son fiancé d'alors, simple représentant, pour épouser le fils du directeur d'une banque qui finançait l'entreprise de son père. Pour éviter toutes représailles économiques envers sa famille en cas de refus, elle a donc choisi le banquier. Qui n'a fait aucune difficulté bien qu'elle ai été enceinte de son précédent fiancé, au contraire. Et comme il n'y a pas eu d'enfants, dans sa tête, c'est clair: son mari est stérile, c'est pour ça que tout s'est déroulé parfaitement.
Et pourtant, comme le héros du Tome 2, elle va avoir une grosse, une très grosse surprise qu'elle aurait peut être préféré ignorer, et c'est une boite d'allumettes décorée d'une aquarelle représentant des Tsukushi qui va la mettre sur la voie. D'ailleurs en ikebana, le tsukushi représente la surprise ( la grenade du tome 2 représentait la sottise et l'élégance)

J'ai totalement adoré ces deux courts récits, écrits directement en français par une romancière japonaise qui vit au Canada depuis longtemps ( le Canada, Montréal plus exactement revient comme fil directeur dans Tsukushi). J'ai adoré le fait que les titres soient liés aux plantes, et à leur symbolique (une grenade rouge tenue devant sa jupe blanche par la vieille dame dans  Zakuro rappelle évidemment le drapeau japonais.)
De même, j'ai terriblement apprécié que les deux récits s'interpénètrent: un prénom qui revient comme leitmotiv - La vieille dame nommée Yoshiko dans Zakuro, la nouvelle amie de l'héroïne qui se nomme Yoshiko également. Les deux amies qui vont dîner à Yokohama dans le restaurant Zakuro, dont il est aussi question dans l'autre tome. Monsieur Toda fils qui fait une apparition, 24 ans plus tard, dans le second récit...

J'ai tellement adhéré à l'écriture, très délicate , jamais lourde, ni trop brumeuse, aux sujets " tranches de vie", au fait qu'on suive en quelque sorte les histoires de différentes personnes dans le même cadre qui devient à sont tour un personnage à part entière, de même que les plantes, que je suis allée dès lundi chercher les tomes manquants, qui malheureusement n'était pas disponibles. En tout cas je les lirai sans faute et très bientôt!

En attendant, tiens, énorme coup de coeur, et et dans les deux cas, j'ai donc envie d'inaugurer un logo spécifique. Je décerne donc un neko d'or collectif pour les deux tomes en attendant les 3 suivants

samedi 15 mars 2014

Le bâteau Usine - Kobayashi Takiji

Attention, méga coup de coeur pour ce roman de  Kobayashi Takiji, auteur mort à 29 et dans des circonstances particulières: lors d'un "interrogatoire" de police.. en clair un gêneur qui a été éliminé.

Et éliminé en particulier pour des écrits du style du Bateau Usine, qui met en avant des choses que la société japonaise de l'époque avait plutôt intérêt à taire, en l'occurrence, l'exploitation des classes ouvrières par un capitalisme sauvage alors en plein essor.

On suit donc le quotidien désespérant de une équipe de marins et de pêcheurs, embarqués sur un rafiot déglingué, vestige de la guerre Russo-japonaise qui avait eu lieu 10 ans plus tôt. Tous sont constamment brimés, surmenés, affamés par l'intendant sadique et malhonnête, seul maître à bord qui tyrannise tout le monde et dirige même le capitaine. Un passage marquant: l'intendant refuse que le capitaine aille porter secours à un autre navire de la même compagnie en perdition, au motif que le temps c'est de l'argent et qu'il est là pour défendre l'intérêt financier des capitalistes qui le payent, contre lequel la vie de 300 marins n'a aucune importance. Ni leur santé ( au passage, faire travailler les malades à la fabrique de conserve jusqu'à ce qu'il en meurent démontre aussi le non-respect du consommateur, les futurs cochons de payants qui vont consommer les boites d'un produit de luxe payé à prix d'or, ainsi que l'empereur du Japon qui va déguster du crabe préparé par des ouvriers qui ont droit à une douche tous les 15 jours).

Soigneusement sélectionnés pour leur ignorance totale du syndicalisme et leur inertie globale plutôt que pour leur expérience professionnelle, entassés dans une soute sobrement surnommée "le merdier", les ouvriers, les machinistes les pêcheurs n'ont même pas l'idée de se révolter. Mais un incident va leur donner l'impulsion nécessaire: une barque en perdition échouée sur les côtes russes, des marins qui découvrent stupéfaits que la Russie et le communisme n'ont rien à voir avec le bourrage de crâne officiel au sujet de la " propagande rouge". mais les choses sont longues, très longues à se mettre en place, dans ce roman très court. La pression monte du côté des ouvriers, l'intendant est de plus en plus ignoble, l'affrontement final est inévitable.. et dérisoire: les ouvriers veulent seulement déposer une pétition - quand le lecteur , moi en tout cas - espère un bon gros massacre de l'intendant, on n'est plus à ça près!

L'auteur, venu des classes aisées, a découvert le syndicalisme un peu par hasard et pris fait et cause pour les sans grades dont il se fait porte-parole. Son roman est basé sur des faits réels: les rafiots complètement rouillés, les traitements inhumains faits aux travailleurs, les vols entre navires pour augmenter artificiellement sa productivité auprès de l'armateur, les pots-de-vins aux militaires, tout cela n'a pas été inventé mais sort d'une enquête minutieuse menée auprès des prolétaires de Hokkaïdo. On y trouve également quelques informations très intéressantes sur les suites de la guerre Russo-Japonaise, bref, c'est passionnant - même si Zola parait optimiste à côté.

Un détail intéressant à signaler: le livre a été publié initialement en 1929, donc en pleine période de crise économique, et est ressorti au Japon en 2008, donc en pleine période de crise,  avec un succès tel que le terme "kanikôsen" ( le titre en japonais), est devenu synonyme de "travail pénible et /ou précaire et/ou mal payé", signe que les classes défavorisées du Japon actuel, celles dont comme par hasard on ne parle jamais car ça ferait désordre de reconnaître que le chômage et les baitô vont croissant ( petit travail d'appoint réservé en théorie aux étudiants mais de plus en plus occupé par des travailleurs précaires). Bref, passionnant.

Je vois que l'auteur a écrit un seul autre titre: "le propriétaire absent", sur la politique économique et ses répercussions sur les paysans d'Hokkaido, pas encore publié en France, cependant. Je vais surveiller si les éditions Yago, après le Bateau-usine, publient le second à l'avenir.

dimanche 23 février 2014

La pierre et le sabre - Yoshikawa Eiji


Attention, coup de coeur! Mais coup de coeur géant!
 voici donc "la Pierre et le sabre" de Yoshikawa Eiji.. un pavé (780 pages et ce n'est que le premier volume d'un dyptique!) qui narre les aventures de Takezô et Matahachi, têtes brûlées et mauvais garçons d'un village de campagne du Kansai ( région d'Ôsaka/ Kyoto) qui rêvent de gloire et de brillante carrière militaire dans un pays encore plus ou moins féodal, mais sur le point d'être unifié par le shogun Tokugawa Ieyasu.

Comme il s'agit d'un roman historique, la plupart des personnages et des rebondissements importants sont véridiques et font partie de l'histoire du Japon. Takezô deviendra sous le nom de Musashi le plus célèbre escrimeur du pays, le parangon du samouraï même. Cette première partie narre ses exploits ( assez souvent contestables d'ailleurs) depuis la bataille de Sekigahara (octobre 1600, qui voit la victoire de Tokugawa Ieyasu et son accession au pouvoir) et l'évolution mentale, morale et technique du sauvageon Takezô et sa transformation en véritable kendoka digne de ce nom.

J'ai lu ici et là beaucoup de commentaires qui comparent le roman à "autant en emporte le vent", allez savoir pourquoi, pour moi, c'est plutôt du côté des "trois mousquetaires" qu'il faut lorgner. Et même, question structure, du côté du western. avec Musashi en bon - mauvais côté compris, Matahachi en truand ( un truand un peu minable qui usurpe l'identité d'un samouraï reconnu pour son propre profit), et Sasaki Kojirô en brute fière aux méthodes coercitives et aux motivations encore floues.

La bonne, la très bonne surprise, c'est que le roman mi action/mi philosophique ne traîne pas en longueur, la narration est bien maîtrisée en dépit de coups de théâtre un peu faciles - personnages qui se croisent et se recroisent à 500 m près sans jamais se voir), mais comme l'action est bien menée, ça passe bien. Et cerise sur le gâteau, l'auteur délaisse parfois son personnage central au profit des personnages secondaires souvent plus intéressants. Notamment les femmes. Que se soit Ôtsu, la groupie - désolée il n'y a pas d'autre mot!- de Musashi qui bien qu'elle pleure souvent, sait se montrer une femme de caractère, Akemi la malchanceuse exploitée depuis son enfance par sa maquerelle de mère, Yoshino Dayû la geiko symbole d'éducation et de classe, toutes ont leurs petits moments de gloire avec même quelques notations discrètement féministes qui font plaisir. Et surtout, allez savoir pourquoi, j'adore Ôsugi, la veille dame acariâtre qui a décidé de se venger d'un tort imaginaire que lui aurait causé le héros, et le poursuit avec une opiniâtreté souvent comique, n'hésitant pas, à 60 ans passés à provoquer en duel un escrimeur reconnu.

Matahachi le double "raté" du héros est intéressant aussi, peu de choses séparent les deux amis, si ce n'est d'avoir été bien aiguillé en ce qui concerne Musashi, on a souvent la sensation qu'il s'en est fallu de peu pour que les choses soient totalement différentes. La rencontre avec le moine farfelu Takuan et ses leçons très peu orthodoxes, un peu de chance, un peu plus de discipline aussi.

Et, comme il y a un second volume , j'ai hâte de savoir  ce que vont devenir les héros en partance pour la nouvelle ville d'Edo (Tôkyô), d'en savoir plus sur le mystérieux et fanfaron Sasaki dont l'affrontement inévitable avec Musahi promet beaucoup, de retrouver Takuan l'imprévisible moine, et surtout la vieille rombière Ôsugi qui m'a bien fait rire à ses dépends. Tant de questions en attente de réponses!

et puis cerise sur le gâteau, comme tout le volume se passe dans le Kansai ou j'ai passé quelques jours, c'est un vrai plaisir de voir à quoi ressemblent les lieux auxquels il est fait référence. Alors pour le plaisir:
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A Nara (Livre II: l'eau) La pagode Kofûkji et le Todaiji (plus grand bâtiment en bois du monde qui contient une statue géante du bouddha)
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A Kyoto le Kyomizudera (livre II, mémé Ôsugi provoque Musashi en duel devant ce temple et les badauds médusés)
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Ginkakuji ( temple d'argent, mentionné plusieurs fois dans le livre IV)
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et Gion, le quartier des plaisirs célèbre pour ses geiko, mentionné aussi plusieurs fois.
Bon Osaka et Himeji sont aussi  évoqués, mais je ne suis allée à Ôsaka que de nuit, dans un quartier hypermoderne, et Himeji est en travaux depuis des années. Donc, pas de photo utilisable.

( remise à jour d'un article posté en 2010, les photos datent du printemps 2007, si vous êtes curieux)

vendredi 21 février 2014

Rashômon et autres contes - Akutagawa R.

Retour à la littérature, après plusieurs mangas.


Figures infernales: Ça attaque très fort avec l'histoire d'un peintre, très doué  mais excentrique et effrayant, qui sombre dans la folie lors qu'on lui commande un "paravent de figures infernales", et ne recule ni devant la torture ni devant le meurtre afin de disposer de modèles réalistes. Glauque mais intéressant.

Le nez: Un titre qui évoque évidemment la nouvelle de Gogol ( Akutagawa était un fin connaisseur de la littérature occidentale, soit dit en passant). Contrairement au héros de Gogol, que la disparition mystérieuse de son nez rendait fou, ici, c'est un moine, doté d'un appendice nasal en trompe d'éléphant, qui cherche toutes les solutions y compris les plus improbables et absurdes pour s'en débarrasser. Oui... mais le fait de changer d'apparence va-t-il régler son complexe?


Rashômon: Très courte nouvelle, mettant en scène un pauvre homme réduit à la misère qui hésite à abandonner toute dignité en devenant voleur, et une vieille femme, qui a déjà franchi la barrière de la malhonnêteté, en récupérant les cheveux de cadavres pour en faire des perruques. La morale à-t-elle encore un sens quand il s'agit de survivre? Soit dit au passage, malgré son titre, ce n'est pas ce texte là qui a inspiré le film Rashomôn de Kurosawa, mais la suivante.

Dans le fourré: Donc, voilà la nouvelle dont est tiré le film. Un cadavre est trouvé, dissimulé dans les fourrés aux environs de Kyoto. La nouvelle se présente comme un procès-verbal d'interrogatoires, pour trouver qui a fait ça. Tous les témoins ou suspects ayant leur propre version des faits, c'est finalement un chamane qui donnera la version finale, celle du fantôme du mort. J'ai beaucoup aimé cette histoire policière un peu loufoque.

Gruau d'ignames: la nouvelle la moins intéressante du recueil, où plutôt, je n'en comprends pas trop l'utilité. Un fonctionnaire de dernière catégorie, qui est la risée de tous ses camarades, va voir son rêve - manger à satiété du gruau d'ignames, un mets particulièrement recherché - se réaliser sans qu'il ne sache bien trop pourquoi. le lecteur non plus en fait. Ou alors je manque de clefs pour la comprendre, c'est possible aussi.

le dieu Susanoo
Les vieux jours du vénérable Susanoo raconte la retraite du dieu caractériel Susanoo, sur une île déserte, avec sa fille Suseri. Tranquillité vite troublée par un naufragé, qui bien évidemment s'éprend de  Suseri. On suit dont les diverses tentatives de Susanoo, le père possessif, pour se débarrasser du gêneur de manière expéditive.

Le fil d'araignée: Courte nouvelle, mignonne et assez triste, mettant en scène le bouddha çakyamuni, qui tente de sauver l'âme d'un condamné aux enfers, avec le fil d'une araignée.

Le martyr se passe à l'époque de la fermeture du japon, près de Nagasaki, lorsque les missionnaires chrétiens présents dans cette régions vont être chassés. Les prémisses de cette expulsion se manifestent par une suspicion envers les chrétiens, en général, à partir du moment ou une fille de la fille prétend être enceinte d'un jeune moine. La fin est assez surprenante.

Le rapport d'Ogata Ryôsai , comme la précédente, prend place au sein de la communauté chrétienne, considéré comme secte peu recommandable, avec ses rituels incompréhensibles pour la majorité des japonais. Car, c'est bien connu, on craint ce qu'on ne comprend pas. Un médecin de confession bouddhiste peut donc refuser de soigner une patiente chrétienne tant que sa famille ne renonce pas à sa foi. Pas inoubliable, non plus, mais je suppose que ce cas de figure a du exister.

Ogin est une fillette orpheline recueillie par un couple de japonais convertis au catholicisme, qui se retrouve arrêtée et condamnée au bûcher avec sa famille adoptive, pour hérésie. Une page assez sordide de l'histoire du Japon, qui met en avant la situation des chrétiens au XVII° siècle, brûlés s'ils ne renient pas, méprisés s'ils renient la foi catholique.

L'illumination créatrice: on revient à quelque chose de plus positif. Au XIX° siècle, l'écrivain Bakin en panne d'inspiration se morfond entre les critiques élogieuses qu'il trouve exagérées, les critiques négatives qui le démoralisent, les commandes pressantes de son éditeur, la censure omniprésente. Mais la nouvelle est très humaine, Bakin est un grand-père idéal, c'est très frais, j'aime beaucoup.

Chasteté d'Otomi: Retour à l'époque Meiji. dans le quartier d'Ueno, évacué pour une raison policière, pour sauver la vie d'un chat, la servante Otomi est à deux doigts de céder aux avances du vagabond Shinkô. Il ne se passera rien entre eux mais ce "presque" va les marquer tous deux à vie. Intriguant et sensuel.

Villa Genkaku: une nouvelle très sombre. Le vieux et riche Genkaku est mourant, sa famille se délite sous le regard d'une infirmière cynique qui se plait à jeter de l'huile sur le feu.

Le mouchoir: un professeur féru de littérature et de culture occidentale reçoit la visite de la mère d'un de ses anciens élèves, et constate toute la différence entre les manifestations émotionnelles européennes et japonaise. Pas inoubliable, mais instructif.
Une des bestioles les plus originales du folklore japonais


Les kappa: Un régal! Une parodie du Voyage de Gulliver à Lilliput, avec un soupçon d'Alice au pays des merveilles. Le narrateur suit un kappa ( une créature du folklore japonais, sorte de génie des eaux facétieux à l'apparence de batraciens dotés d'un bec et d'un crâne plat)
Il a une bonne bouille celui là
La visite du héros dans la société des kappa se mue en une satyre virulente et particulièrement bien sentie de la sienne. Car la société kappa est soit un miroir inversé de la société humaine - un monde par exemple où les dames kappa font du harcèlement sexuel particulièrement insistant conduisant parfois leurs mâles épuisés aux soins intensifs - soit un miroir grossissant des défauts de la société humaine - dans le monde des kappa il est de notoriété publique que les ouvriers sont exploités, tout le monde le sait, et personne n'y trouve à redire.. y compris lorsque les patrons mangent leurs ouvriers en grève.

Et, en conclusion, c'est une jolie découverte! J'ai beaucoup aimé ce recueil, a mi-chemin entre littérature européenne et fantastique japonais. Peut être un des auteurs japonais les plus facilement abordables que j'aie lu avec Yoshikawa. La préface vantait son aisance à passer d'un style à l'autre, je craignais que la traduction aie du mal à rendre cette versatilité, mais non, le traducteur arrive à bien la faire ressortir et c'est assez rare pour être signaler.
(également un article réédité)