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vendredi 7 avril 2017

Rétrospective Kurosawa (6) - Vivre (1952)

Comme je l'espérais, la rétrospective commencée l'an dernier  est reconduite cette année, dans plusieurs cinémas en Franc.
Par manque de temps (créneaux horaires compliqués) j'ai loupé Chien enragé et Le plus dignement , les deux premiers programmés.
C'est donc "Vivre" qui commence cette nouvelle saison ( à ne pas confondre avec "Vivre dans la peur" du même réalisateur)






"Vivre" c'est l'histoire de la vie ou plutôt de la fin de vie de Monsieur Watanabe, sexagénaire, employé de mairie qui n'a jamais rien fait de sa vie, hormis travailler. Ses collègues, mi médusés, mi consternés font remarquer qu'il va bientôt passer le record de 30 ans passés au travail sans jamais prendre un seul jour de vacances. Un travail ennuyeux au possible qui consiste à tamponner des formulaires administratifs à longueur de journée. 
Mais Monsieur Watanabe ne va pas très bien, un souci d'estomac, les médecins lui parlent d'ulcère, mas il a bien deviné qu'il est en fait atteint d'un cancer. Et au Japon en 1950, on ne dit pas le mot cancer, équivalent de "condamnation à mort".On préfère mentir au patient pour qu'il "vive sereinement le temps qui lui reste". et pour monsieur Watanabe, c'est 6 mois , tout au plus.



Alors l'employé modèle, qui commence naturellement par déprimer, va quand même décider d'utiliser à fond le court temps qu'il lui reste.





Et en premier lieu se payer du bon temps, avec un compagnon improvisé, écrivain sans grande espoir d'être un jour reconnu , qui va lui faire faire la tournée des grands-ducs: bars, restaurants selects, pachinko, night-clubs, clubs de strip tease, escort -girls. En 5 nuits, Monsieur Watanabe va rattraper toute la folle jeunesse qu'il n'a pas eu, et depuis qu'il est veuf, sacrifiant son temps et son argent à un fils unique qui ignorant tout, commence à songer à lui emprunter l'argent de sa future retraite.

Après quoi, rencontrant par hasard une employée pauvre de son service qui veut changer d'emploi pour faire quelque chose qui lui plaît vraiment, il va s'évertuer à lui rendre service,àlui faire des cadeaux, de manière envahissante pour la fille qui se demande s'il n'aurait pas un peu le démon de midi. Erreur. Il veut seulement passer du temps avec quelqu'un de jeune et d'énergique, c'est un peu la fille de substitution qu'il veut gâter. A elle, il va pouvoir enfin dire ce qu'il n'a pas pu dire à son fils, qui ne l'écoute même pas.




Laquelle , pleine de bon sens, lui fait comprendre que non seulement son fils ne lui doit rien, c'est monsieur Watanabe qui s'est enfermé seul dans son système. Le fils ne lui a jamais demandé de faire autant de sacrifices.
Mais que plutôt que de s'évertuer à satisfaire une personne, il y a bien UNE chose que lui seul peut faire et..
PAF!
Mort de Monsieur Watanabe. en plein milieu du film. C'est audacieux!
On découvre donc en seconde partie, via les discussions des invités à ses funérailles comment il a réussi in extrémis à donner un sens à sa vie.

Dit comme ça, ça a l'air sinistre, mais étonnamment ça ne l'est pas. Parce qu'il y a une bonne dose d'humour noir et d'absurdité dans le film: tout commence par une délégation d'habitant d'un quartier insalubre qui veulent faire couvrir les égoûts qui empuantissent leur rue, attirent les moustiques et propagent les maladies, pour mettre en lieu et place un parc avec jeux pour enfants.
Les malchanceux sont alors promenés de service en service: accueil, qui les renvoie sur l'habitat urbain, qui les envoie à l'assainissement, qui les envoie au service de la jeunesse, qui décide que ça dépend du service des égouts, lesquels penchent plutôt pour les espaces verts, qui estiment que c'est l'adjoint au maire qui va pouvoir trancher, lequel leur indique de se rendre à l'accueil...

Et cette charge contre une administration incompétente est férocement drôle. On est en 1950, le Japon sort de la guerre dans l'état qu'on connaît, et se retrouve avec un système administratif coincé là où il en était avant guerre: compliqué, vétuste et désorganisé. Ce qui est magistralement rendu par le cadrage - j'ai déjà dit à quel point je considère Kurosawa comme un maître en la matière. Employés étriqués, coincés dans une jungle de dossiers qui s'entassent derrière, à gauche, à droite, débordent des bureaux.
Ces lignes verticales isolent en particulier Monsieur Watanabe, seul avec son secret, seul et parfois flou au premier plan, déjà plus vraiment de ce monde,  avec une mise au point sur l'activité qui se passe derrière, les collègues qui trament pour savoir qui prendra sa place quand le vieux partira en retraite...


Plastiquement en plus c'est superbe. Mais, que ce cadrage est beau!

Épiques aussi, ces funérailles très dignes qui finissent en beuverie généralisée et en charge contre l'immobilisme de l'administration... et en ce qui concerne la conclusion, elle est d'un cynisme et d'une absurdité que j'hésite à qualifier entre réjouissants et consternants.

Mais donc, le film n'est pas triste, puisque le héros, plutôt que de se laisser abattre , cherche à réagir de manière un peu puérile, mais aussi constructive. Plutôt drôle donc et mélancolique aussi à l'image de ce plan où le héros chante une chanson de l'ancien temps dans une boîte à jazz, y mettant tout son coeur, chanson qu'il reprendra plus tard dans un plan saisissant de beauté, un parc sous la neige... et dans un certain sens plein d'espoir.





L'excellente idée que d'avoir pris Takashi Shimura, l' autre acteur récurrent de Kurosawa avec Toshiro Mifune, plus jeune que son rôle de sexagénaire ( il avait 47 ans), de le vieillir pour qu'il ai l'apparence d'un vieux croulant au début.. et de le faire ensuite paraître plus jeune dans la seconde partie, et sur la photo de ses funérailles: l'homme prématurément vieilli dans sa vie étriquée, qui retrouve une seconde jeunesse en apprenant qu'il va mourir et paraît donc réellement avoir rajeuni.

A tel point qu'il a l'air plus vivant sur sa photo de funérailles que pendant tout le reste du film

Un film sur la mort, paradoxalement plein d'espoir doublé d'une charge féroce contre l'administration sclérosée, "momifiée" à l'image du surnom que la jeune femme avait donné à son chef, pleine de paperasses inutiles qui prolifèrent comme autant de métastases. C'est l'administration qui est le vrai malade dans cette histoire.

J'ai adoré. J'ai l'impression de dire ça de chaque film ou presque ( mais un an après je peux dire que parmi la première fournée, ceux qui m'ont le plus marquée, et dont je me souviens le plus vivement, sont le Château de l'araignée, Vivre dans la peur et un cran encore au dessus, Ran, qui était présenté en complément par le cinéma qui programmait les autres.
Je pense que ce Vivre arrivera en bonne place dans mes favoris.
La séance cinéma du vendredi commence avec Kurosawa ( Akira, je précise car un second Kurosawa commence à se faire connaître)

jeudi 28 avril 2016

Rétrospective Kurosawa (hors série) - Ran ( film 1985)

Hors série, parce que comme Kagemusha, il n'était pas au programme de la rétrospective officiellement, pas plus que Kagemusha d'ailleurs, mais mon ciné d'art et d'essai a complété la programmation.

Attention, là on s'attaque à du très très gros, du film à grand spectacle, totalement épique.C'était déjà le cas avec Kagemusha tournée 5 ans plus tôt, Ran pousse le concept encore plus loin. J'avais trouvé que Kagemusha était très bien mais accusait un léger coup de mou vers le milieu ( sur un film de 3h00, ça peut arriver où alors c'était moi qui ai eu un coup de mou en plein milieu d'après midi au bout d'une heure 30. Je n'ai pas encore rédigé le billet, mais ça va venir, priorité à Ran)
Là, pas de risque, en plein milieu une séquence de bataille totalement épique  requiert toute notre attention.
C'est même la première fois depuis longtemps que j'ai entendu des spectateurs réagir à un film en poussant des "hooo!" et des " nooon?" et même un " ho putain!!" pendant la séance.

ikimashô!

Donc, Ran ( 乱, le traducteur en ligne me donne " désordre , chaos, révolte") arrive sur la fin de la carrière de Kurosawa, et , bien qu'il ne soit pas son dernier film, il est peut être son dernier aussi célèbre. A noter que c'est une coproduction Franco-japonaise ( comme Kagemusha auparavant avait été produit par Francis Ford Coppola et George Lucas.. oui, rien que ça), et vu le nombre de décors, costumes, figurants.. il fallait bien ça..

Mais de quoi ça parle? Et bien une fois de plus, Kurosawa s'est tourné vers Shakespeare. Les salauds était une variation sur Hamlet, Le château de l'araignée adaptait assez fidèlement Macbeth, Ran transpose dans la période Sengoku, le roi Lear. Et une fois de plus ça marche, à en juger par les réactions des gens dans la salle.

Donc contrairement au roi Lear, qui avait trois filles, le seigneur de guerre Hidetora Ichimoji a trois fils, sobrement nommés  Taro, Jiro, et Saburo ( en japonais: premier, deuxième et troisième. Pour l'anecdote, les bannières de chacun correspondent à leur noms: Taro ( n1) a une bannière jaune rayé d'un trait. Le Kanji pour "un " est  一;  la bannière de Jiro ( n°2) est rouge avec 2 traits. Le Kanji pour  deux est: 二. et la bannière de Saburo (N°3) est donc bleu clair avec 3 traits. je vous le donne en mille , le Kanji pour 3 est 三. Impossible de se tromper en voyant les armées, même de loin, elles portent toutes des bannières au nom et à la couleur de leur chef).

 Les deux aînés sont mariés, le troisième est célibataire.

Hidetora commence à se faire vieux, 70 ans, un âge plus que respectable pour un guerrier. Au cours d'une partie de chasse destinée entre autre à décider , parmi deux seigneurs ayant chacun une fille à marier,celle qui épousera Saburo, Hidetora prend tout le monde de court: Le projet de mariage il s'en fiche un peu, et décide d'abandonner le pouvoir au profit de Taro, son fils aîné qui sait si bien parler. Dès lors ce sera lui le chef du clan Ichimonji, les deux autres fils recevront chacun un des deux autres forts du fief et devront allégeance à leur frère. Quand à lui, il garde son titre de seigneur de guerre, une petite partie du fief principal et une garnison d'une trentaine d'hommes.

Saburo, qui est le plus critique avec cette disposition et qui connait bien le caractère manipulateur de ses frères tentent d'avertir son père - qui n'était pas un personnage bien recommandable et a pas mal de sang sur les mains - qu'en quelque sorte les chiens ne font pas des chats et qu'une telle disposition ne peut qu'aboutir à un désastre. Evidemment le colérique Hidetora ne veut entendre que des choses agréables et bannit sur le champ Saburo et le seigneur Tango, qui soutenait l'opinion de Saburo. Sans se rendre compte un instant qu'il vient de se priver de ses seuls soutiens.
Car aussitôt dit, aussitôt fait, Taro prend le pouvoir et fait vite comprendre à son turbulent père qu'il a intérêt à se faire oublier s'il ne veut pas se retrouver chassé. Réaction: pas la peine, je m'en vais chez Jiro, lui au moins à le sens de la famille.
Sauf qu'évidemment, Jirô prend l'excuse de ne pas recevoir son père parce qu'il est accompagné de toute sa suite, armée, concubines, servantes et bouffon compris.
le bouffon, le seul qui se permette de dire ses quatre vérités au seigneur sans risquer sa vie. Un personnage passionnant.

Bon, ben.. il ne reste plus qu'à aller au troisième château, celui qui devait être donné à Saburo avant qu'il ne soit déshérité. Mais évidemment, les deux aînés ne l'entendent pas de cette oreille et assiègent littéralement le camp retranché de leur père, dans un assaut de violence assez inouïe (qui a fait censurer le film à sa sortie en Allemagne: trop de sang), au cours duquel toute la suite d'Hidetora est tuée, lui seul en réchappe et part errer, devenu à moitié fou sur la lande, en compagnie du bouffon qui seul ne l'avait pas suivi dans une entreprise qu'il devinait suicidaire.
Tatsuya Nakada qui tenait déjà le rôle titre dans Kagemusha, est excellent dans ce rôle exigeant.


Taro meurt aussi dans l'assaut, donnant donc le champ libre à Jiro pour devenir le seul seigneur du clan Ichimonji. Manipulé au passage par Kaede, l'ambitieuse veuve de son frère qui devient sa maîtresse dans le but d'arriver à la ruine totale du clan. Car Kaede est une femme violente, brutale, mais surtout animée d'une volonté maladive de vengeance envers hidetora, responsable de la mort de sa propre famille ( au contraire de Sue, la femme de Jiro, qui bien que dans le même cas, a préféré se réfugier dans la religion , plutôt que dans la folie meurtrière). Et au cours de son errance, Hidetora, qui alterne dépression, folie et période de lucidité, semble rattrapé par son passé sanglant: hébergé par un ermite, il s'avère que cet ermite est en fait le frère de Sue, qui a réchappé au massacre mais a eu les yeux crevés..
Seul le bouffon, le seigneur Tango et Saburo semblent encore se soucier de ce vieillard à moitié fou qui erre sur la lande.

Et cette tragédie Shakespearienne transposée donc marche très bien, en élaguant les intrigues secondaires, comme c'était le cas pour Macbeth pour n'en garder que le coeur: la tragédie familiale, la trahison,  la lutte pour le pouvoir, la folie meurtrière qu'elle entraîne, la folie tout court...
Avec une petite notion bouddhiste quand même: impossible de prendre fait et cause pour Hidetora, qui a été un monstre dans son passé et le paye en retrouvant face à lui des gens dont il a lui-même causé la perte. Question de karma.
J'aime énormément le personnage du bouffon et sa relation très complexe avec celui pour qui il faisait le fou et qu'il devait amuser, mais qu'il ne peut se résoudre à abandonner. Car il ne connaît mieux que quiconque et ne voit plus le seigneur de guerre, juste le grand-père trahi par tout le monde.

 Il est le seul à vraiment s'apitoyer sur le sort de ce bonhomme.. et au final à se comporter plus comme un fils que ses fils réels ( Saburo excepté qui ne peut qu'agir à distance). J'aime beaucoup aussi le personnage de l'aveugle ( oui, je me suis demandée, une fois sa soeur partie, ce qu'il allait advenir de lui, isolé en hauteur sur une muraille en ruine. Pardon, mais la frangine n'avait pas beaucoup réfléchi au problème). Dans le registre opposé , j'ai aussi beaucoup apprécié Kaede, la femme manipulatrice et violente, qui va jusqu'au bout de sa logique. Le genre de personnage qu'on adore détester.

Sinon, ça y est: pleine maîtrise de la couleur (je l'avais trouvée un peu moins aboutie sur Kagemusha), décors naturels époustouflants, maîtrise des cadrages. Je crois que c'est vraiment celui que j'ai préféré des 7 vus jusqu'à présent. Vraiment, vraiment magnifique ( je pensais l'avoir vu, auparavant, et en fait non, ça m'aurait marquée, j'ai du confondre les titres)

Pour la deuxième anecdote: la dame assise derrière moi au cinéma trouvait en sortant que " c'était bien, mais un peu violent quand même".

Ben, oui,c'est une adaptation du Roi Lear, même sans l'avoir lue avant, je connaissais les thèmes généraux, ce n'est pas une pièce inconnue loin de là, on le sait que c'est violent come histoire, faut se renseigner un minimum avant d'aller au cinéma!
Et pour voir du joyeux, opter, je ne sais pas, pour Beaucoup de bruit pour rien, La mégère apprivoisée ou Le songe d'une nuit d'été, mais pas une tragédie.
Encore moins une aussi sombre, à côté de laquelle Hamlet paraît presque modeste. je me demande ce qu'elle aurait dit si elle avait vu " Titus Andronicus" : " c'était bien mais un peu violent quand même et ça m'a coupé l'envie de manger des tourtes jusqu'à la fin de mes jours"?

jeudi 21 avril 2016

Rétrospective Kurosawa (5) - Vivre dans la peur ( film 1955)

Encore un sujet social cette fois, une décennie a passé depuis la fin de la guerre, mais c'est toujours d'elle qu'il s'agit, via le traumatisme collectif de la population qu'à causé la bombe atomique.


Traumatisme qui prend une dimension de névrose de plus en plus incontrôlable pour Monsieur Nakajima, directeur d'usine, devenu de plus en plus paranoïaque et qui s'est convaincu qu'émigrer est la seule solution pour éviter une nouvelle bombe.
Rien ne peut l'en faire démordre, ni l'échec de sa précédente tentative aussi comique que tragique ( construire un abri nucléaire à Hokkaïdo pour éviter les radiations venues du sud, opération coûteuse qui a failli ruiner toute la famille, pour tourner court lorsqu'une rumeur d'irradiation venue du nord lui a fait abandonner le projet), ni l'opposition de ses proches, légitimes ou pas .
Car au delà de sa famille officielle: une femme et 4 enfants adultes, Monsieur Nakajima cachait plusieurs maîtresses et trois enfants illégitimes.
Il n'empêche, tout ce petit monde partira au Brésil, le chef de famille l'a décidé. Le Brésil, c'est calme et loin des bombes, un compatriote déjà parti là bas lui assure que c'est idéal, une ferme l'attend qu'un japonais désireux de revenir au pays accepte d'échanger contre un terrain au Japon - pas l'usine, qu'il va falloir revendre pour acheter les terrain à échanger, vous voyez le trafic compliqué? - il n'y a aucune raison de ne pas vouloir y aller?
Sauf que..

Bien évidemment, personne ne croît à la réussite de ce nouveau projet irréalisable: embarquer enfants légitimes et illégitimes ensembles, épouse et les 2 maîtresses encore vivantes... il n'est même pas garanti que tout ce petit monde ne s'entretue pas avant l'arrivée, vu la manière très peu calme - et drôle pour le spectateur - dont ils manquent en venir aux mains au tribunal, car évidemment l'épouse légitime et les enfants voyant planer le risque de perdre à la fois leur travail et leur lieu de vie avec la revente de l'usine, qui seule permettrait un tel voyage, ont carrément décidé de faire reconnaître le père comme fou et le faire placer sous tutelle avant qu'il ne dépense jusqu'au dernier sou.Oui , mais une mise sous tutelle serait couper les vivres aux maîtresses et enfants naturels qui touchent une rente mensuelle. Zéro chance que la famille officielle la maintienne, dans ce cas là.

Projet irréalisable, mais également irréaliste, car comme le fait remarquer un personnage, il n'y a pas un seul endroit du globe qui soit à l'abri des bombes.  Et puis emmener sa famille c'est bien, mais vendre l'usine, c'est mettre à la rue les ouvriers qui resteront eux , exposés au danger, c'est mettre en danger le type avec qui il compte troquer la ferme, etc... impossible de protéger tout le monde. Les plaisantins finissent même par lui conseiller d'émigrer sur une autre planète, ce que Monsieur Nakajima devenu complètement fou, prendra au pied de la lettre.

Et pourtant il n'est pas le seul à avoir peur: le traumatisme est collectif, certains vivent avec en domptant leurs peurs, d'autres voient des bombes dans le moindre éclair ou entendent des alertes de raid aériens dans la moindre sirène d'usine.
Et surtout la peur est aussi contagieuse qu'un virus, la fin ouverte laisse planer le doute, mais à travers cet exemple unique et excessif, c'est toute une génération qui a du mal à se remettre de la bombe. Certains essayent de s'en sortir par l'humour et le sarcasme, d'autres par le travail, d'autres ne peuvent simplement pas faire face.

Et c'est encore une fois Toshiro Mifune qu'on retrouve, acteur fétiche de Kurosawa, dans le rôle de l'irascible et grognon M. Nakajima qui se laisse submerger par une peur panique qu'il refuse d'avouer et de s'avouer, au point de sombrer dans la folie ( chose surprenante: le film date de 5 ans avant Les salauds, avec le même acteur.. qui, maquillage aidant, donne l'impression d'être sexagénaire alors qu'il n'a que 35 ans... Vérifiez: le film date de 1955, l'acteur est né en 1920. Ses métamorphoses physiques de film en film sont surprenantes)
oui, cet acteur a en réalité 35 ans...
 Pour mémoire, le même dans les salauds, 5 ans plus tard, donc âgé de 40 ans.
Je trouve ça quand même assez impressionnant...

Et maintenant, le film prend une dimension encore plus contemporaine et glaciale.
Tourné 10 ans après les attaques d'Hiroshima et Nagasaki, mais entre temps, il y a tout juste 5 ans,  il y a eu la catastrophe de Fukushima pour nous rappeler que le nucléaire, qu'il soit militaire ou civil est loin d'être une chose sans danger, et qu'un séisme et un tsunami peuvent à tout moment entraîner une catastrophe démesurée pour peu qu'il se produise au mauvais endroit. Ca n'est pas passé loin il y a encore quelques jours...

mercredi 20 avril 2016

Rétrospective Kurosawa (4) - Je ne regrette rien de ma jeunesse ( film 1946)

L'autre inédit de cette rétrospective (enfin, inédit au cinéma, celui-ci et la queue du tigre avaient été distribués directement en DVD)


 Et j'ai une fois de plus été surprise par l'aptitude du réalisateur à passer d'un genre à l'autre.
Nous avons donc pour l'instant un film noir inspiré d'Hamlet, un sujet historique tiré du théâtre japonais, un film de samouraï qui adapte Macbeth.
Retour au XX° siècle. Très exactement dans les années 30.
A Kyôto, un professeur de droit à l' université soupçonné de sympathies un peu trop à gauche pour le régime militariste ( on est en pleine guerre de Mandchourie, et le moins que l'on puisse dire, c'est que les relations entre la Chine et le Japon sont très tendues) est contraint à la démission. Très proche de ses élèves, avec lesquels il passe parfois des journées de détente en pleine campagne, il est soutenus par ceux-ci, dont Nôge Ryukichi.

La grève des étudiants est réprimée, Nôge envoyé en prison, mais Yukie, la fille du professeur, plutôt du genre insouciante et enfant gâtée, courtisée par les élèves de son père, n'a jamais oublié Nôge, le seul qui ne la brossait pas dans le sens du poil ni ne faisait ses quatre volontés.
a son exemple, elle décide de ruer dans les brancards d'une vie trop rangée, trop prévisible et lisse ( ses parents espèreraient la voir épouser le brillant Itokawa, futur procureur, que Yukie aime bien, mais trouve un peu ennuyeux), et décide sur un coup de tête , le genre dont elle est coutumière, de partir pour Tokyo avec en poche un diplôme d'anglais et de secrétariat, chercher un travail, et vivre SA vie, en faisant ses choix.

Son père approuve mais la prévient quand même que lorsqu'on fait des choix extrêmes, il faut être prêt à en assumer les conséquences. Or Yukie est exactement de ce genre puisque son leitmotiv , emprunté à Noge est " ne jamais rien regretter".
A Tôkyô, elle finit par retrouver Noge , apparemment rangé, mais qui cache des activités secrètes antimilitaristes, et l'épouse. Lorsque son mari est arrêté et meurt en prison, sur un nouveau coup de tête, la voilà partie pour rencontrer ses beaux-parents, dont elle découvre la rude vie de paysan.. quelle ne tarde pas à adopter.

Un film étonnant donc, où cette fois, l'action est centrée sur une femme, son énergie incroyable, et qui à mi chemin évolue vers le film social à tendance néoréaliste, lorsqu'il se concentre sur le quotidien des paysans, les deux pieds dans la boue à repiquer du riz du matin au soir. L'élégante qui jouait du piano au début de film se mue en paysanne aux mains abîmées par le travail des champs, mais qu'importe, ce n'est pas un mode de vie qu'on lui a imposé, et malgré sa difficulté, c'est un pas vers sa liberté...

J'ai beaucoup, mais alors beaucoup aimé ce nouveau pan plus politique de la filmographie de Kurosawa, d'autant que je ne m'y attendait absolument pas au vu des quelques images de partie de campagne bucolique qui l'ouvrent. La guerre y passe au second plan ( seulement évoquée par les activités cachées de Nôge et les accusations de haute-trahison dont fait l'objet celui que sa jeunesse un peu trop rouge et ses prises de position pacifistes avait déjà rendu un peu trop indésirable aux yeux du gouvernement militaire) pour se concentrer dans le dernier tiers sur la vie du petit peuple, et surtout pour une fois, le personnage central est une femme, forte et déterminée à suivre son chemin, peu importe s'il est plein d'ornières. Je ne peux qu'approuver cete évolution d'un personnage un peu tête à claques d'ingénue classique au départ qui se mue peu à peu en militante féministe ( les personnages qui travaillent le plus dur sont d'ailleurs les femmes)

L'actrice Hara Setsuko est excellente, et je viens de voir qu'elle est morte l'an dernier à 95 ans, après avoir arrêté brutalement sa carrière dès 1962, par choix personnel.

dimanche 17 avril 2016

Rétrospective Kurosawa (3) - le château de l'araignée ( film 1957)

3° film de la série. en théorie ça aurait du être les Bas-Fonds, mais hélas , j'étais malade le SEUL jour où mon planning m'aurait permis de le voir ( et sur la prochaine programmation, ça va être coton pour en voir certains qui ne sont diffusé qu'à des horaires où je ne suis pas libre. Je sais déjà que je raterai Dodeskaden)

Donc j'enchaîne un jidai Geki très théâtral avec un jidai Geki.. très théâtral aussi. Mais cette fois pas de transposition d'une pièce de Kabuki et d'un événement de l'histoire japonaise.

Entrons dans le vif du sujet: Dans le Japon médiéval, le château de l'araignée est une place forte entourée de quatre forts avancés. La guerre civile menace le château, deux des forts sont déjà tombés mais contre toute attente , la situation se renverse: Washizu, commandant du premier fort, et Miki commandant du second ont non seulement résisté mais reconquis le terrain perdu et gagné la bataille.

Convoqués par leur seigneur pour être récompensés comme ils se doit, ils se perdent dans une forêt brumeuse.. aussi brumeuse que la lande d'Ecosse en fait ( vous comprendrez cette comparaison en temps voulu). Chemin faisant ils rencontre un esprit à l'apparence d'ermite filant qui leur prédit un avenir glorieux:
Washizu sera promu et deviendra à terme seigneur du château de l'araignée, Miki sera promu commandant du premier fort et son fils deviendra à son tour seigneur du château de l'araignée.

Comment deux personnes peuvent être seigneur d'un même lieu, lorsque celui ci est déjà dirigé par une tierce personne.

Devant cet oracle brumeux, Washizu se serait contenté de sa promotion.. s'il n'avait eu le malheur d'en parler à sa femme, qui insinue peu à peu dans son esprit que leur seigneur ne lui a pas du tout fait un cadeau, qu'il a juste l'intention de l'éloigner, et à terme de s'en débarrasser, et donc que le seul moyen de réaliser la prophétie, c'est de le tuer avant qu'il ne le fasse, en enivrant les gardes, puis en faisant passer le meurtre sur le dos d'un espion à la solde de l'ennemi vaincu.
Et ainsi passer pour un héroïque vengeur qui vient non pour devenir seigneur , mais bien pour punir le lâche traître qui l'a fait assassiner, ce qui bien évidemment, ne peu se faire qu'en prenant le pouvoir.
Une fois gagné le titre de seigneur, il ne lui restera plus qu'à se débarrasser aussi de Miki et sa famille pour couper court à la prophétie..

Une forêt, de la brume, du fantastique? Une femme qui pousse son mari au meurtre du seigneur local pour prendre sa place,
Ça me rappelle quelque chose...
Bingo!

Il s'agit donc bien évidemment d'une transposition dans le Japon ancien de la tragédie de Shakespeare ( d'où la remarque sur les brumes écossaises), montrant que cette histoire d'appât du pouvoir et de manipulation est intemporelle et valable quel que soi le lieu.
Disons même que c'est même quasiment l'histoire intemporelle par essence: l'appât du gain ou du pouvoir l'ambition, la manipulation, la folie...
Et cette fois, contrairement aux Salauds ou la référence à Hamlet était plus vague, Kurosawa cite directement ses source: la femme de Washizu participe au crime, puis perdant peu à peu la raison à force de paranoïa, passe son temps à laver ses mains couverte d'un sang qu'elle seule voit au dessus d'une bassine.. vide...

On y retrouve dans le rôle principal Toshirô Mifune, j'ai déjà dit tous le bien que j'en pensais dans le premier sujet consacré à cette rétrospective, je ne reviendrais pas non plus sur ce que je disais: les cadrages superbes, l'éclairage qui joue à fond des contrastes en noir et blanc, le jeu volontairement très théâtral des acteurs, parfois presque expressionniste. C'est Macbeth de A à Z, dans une adaptation somptueuse.

Tiens ça me fait penser que je n'ai jamais vu la version d'Orson Welles tournée juste 8 ou 9 ans plus tôt. Je pourrais essayer de faire ça, une comparaison entre les deux pour l'occasion des 400 ans de la mort de Shakespeare, le 23 avril prochain...

lundi 21 mars 2016

Rétrospective Kurosawa (2) - Qui marche sur la queue du tigre ( film - 1945)

Deuxième film de la rétrospective en moins d'une semaine...

Cette fois il s'agit d'un jidai geki, un film " d'époque", donc un film historique de 1945, qui n'avait jamais été diffusé en France en salles ( je crois qu'il avait été distribué en vidéos cependant)

Tora no o wo fumu otokotachi, littéralement "les hommes qui marchent sur la queue du tigre"... autant dire qui tentent quelque chose de très risqué.


L'histoire s'inspire d'un fait réel: en 1185, le futur shogun Minamoto no Yoritomo est en désaccord avec son frère cadet Yoshitsune sont en désaccord, Yoritomo suspecte Yoshitsune de trahison , l'histoire est complexe, et comme souvent au moyen âge, quel que soit l'endroit du globe, la famille ne compte plus dans ces cas là, une "désaccord familial" peut facilement tourner au bain de sang, et Yoshitsune est donc en fuite avec quelques un de ses partisans, en pleine montagne, déguisés en moines guerriers, les yamabushi.


La "queue du tigre" c'est le surnom du poste frontière d'Ataka, l'endroit le plus dangereux que vont devoir passer Yoshitsune et sa suite, car leur fuite et leurs déguisement sont déjà éventés, il va falloir pousser le commandant du poste frontière à croire qu'il s'agit de vrais moines et que ce n'est qu'une coïncidence. Heureusement, parmi les suivants de Yoshitsune se trouve Benkei, authentique moine moine guerrrier, qui va pouvoir donner le change aux gardes suspicieux.

L'histoire en question est très connue, elle est relatée dans le Dit de Heike, des pièces de Nô, de Kabuki..
et c'est probablement exactement la raison pour laquelle le film n'avait jamais été diffusé en France, trop japonais dans son sujet ( il vaut mieux avoir quelques notions de cette histoire là pour comprendre, et par chance, j'avais lu une revue qui l'évoquait il y a quelques temps), et les références très théâtrales.


On ne voit presque jamais le visage de l'acteur qui joue Yoshitsune, le plus souvent caché sous un grand chapeau ou de dos.Même s'il est le principal protagoniste historique de l'histoire, il n'est ici presque qu'un figurant; Je ne vais pas me plaindre d'avoir malgré tout un chevelu, même de dos, à mettre sur ma page, mais ça c'est une considération toute personnelle. Mais c'est intéressant de voir que le personnage qui ressort le plus dans le film est un homme du peuple, vaguement ridicule et loin de l'idéal chevaleresque, et non un noble guerrier. Et pourtant si ridicule soit-il, il ne manque pas d'une certain idéal de grandeur, qui le conduit à garder avec lui, tout au long de la traversée, la branche de cerisier de Yoshitsune, pour lequel il a une sorte d'admiration mêlée de compassion, comme symbole de son empathie probablement plus humaine que politique.
Le personnage central n'est donc ni Yoshitsune, ni le moine Benkei, mais le porteur qui les accompagne, personnage humoristique, interprété par l'acteur comique Kenichi Enomoto ( connu au théâtre comme Enoken) dont le jeu fait énormément appel au mime, je ne sais pas s'il est  passé par le Kabuki ou le rakugo, ou le manzai, mais ça ne m'étonnerait absolument pas.
Il a une tête pas possible, dont il joue énormément ça m'amuse beaucoup
Un autre exemple de ce que faisait cet acteur (l'équivalent d'un chansonnier des années 30), une chanson intitulée " mon papa" en pur franponais vintage!




Tout le film est complètement imprégné de l'esthétique théâtrale : action concentrée, nombre limité de personnages et de décors, pensées des personnages racontées par un chant accompagné d'instruments anciens qui explicite leur état d'esprit mais aussi l'action " la ruse est éventée, il va falloir changer d'approche, se déguiser...". La durée du film ( un moyen métrage d'une petite heure seulement) se rapproche aussi d'une pièce de théâtre.

Des spectateurs sont sortis de la salle de cinéma en se sentant "floués" quelque part. Probablement qu'ils espéraient un film de samourai avec combats épiques, or.. non, c'est précisément un moment du Heike Monogatari qui exalte la supériorité de la ruse et de l'intelligence sur la force brute qui est mis en avant.

Du coup " il ne se passe rien". Mais si, il se passe plein de choses, mais c'est plus un combat mental entre le moine Benkei et le commandant de la forteresse qu'il tente de convaincre que non, définitivement non, il ne sont que de simples moines qui parcourent les routes ce n'est qu'un hasard si des fuyards sont déguisés de cette façon ( et de le prouver en récitant des sûtras et en improvisant une fausse demande de subvention pour restaurer un temple, ennuyeuse et bourrée de formules ronflantes comme seule pourrait l'être une vraie!)

Donc évidemment je ne le conseille pas aux gens qui attendent des combats épiques, ou qui sont rétifs au théâtre, car oui, c'est du théâtre filmé, jusque dans son surjeu. Mais par contre ça peut être une excellente porte d'entrée vers le théâtre japonais justement, sans les difficultés de compréhension grâce aux sous-titres, sans la longueur d'une pièce de nô ultra codifiée.

Personnellement, j'ai bien aimé, c'est un film du début de la carrière de Kurosawa ( donc très bien , une période que je ne connaissais pas non plus), mais je n'ai rien contre le théâtre filmé.
Ha oui, puis c'est l'occasion, de voir l'incroyable influence de Kurosawa sur le western  de Sergio Leone: trognes patibulaires en gros plans, longs moments de silence qui font monter la tension dramatique...
attention, fourbe en vue, fourbe en vue!! (le maquillage de l'acteur est là, vraiment très proche du masque de théâtre traditionnel)

Peut-être pas le premier film à tenter si l'on n'a pas au moins quelques bases sur le cinéma de Kurosawa ou sur le théâtre asiatique, mais c'est une bonne nouvelle de voir que les mentalités ont suffisamment évolué sur l'Asie en général pour que des oeuvres plus confidentielles ou plus hermétiques soient maintenant proposées au public européen.

Le prochain film sera encore quelque chose de très différent, puisqu'il s'agira des Bas-Fonds, adapté du roman russe de Gorki

samedi 19 mars 2016

Rétrospective Kurosawa (1) - Les salauds dorment en paix ( film - 1960)

Vous l'avez peut-être vue annonée, selon l'endroit où vous habitez, mais entre mars et avril, plusieurs cinémas proposent une rétrospective de 9 films en versions restaurées - dont 2 inédits en France sur grand écran -  de ce célébrissime réalisateur qu'est Akira Kurosawa.  Peut être le plus célèbre réalisateur japonais, avec Mizoguchi, hors animation.C'est le cas dans ma ville, et je vais tenter d'aller voir les les 9.

Et ça tombe infiniment bien, puisque sur les 9 films proposés il n'y a que Yojimbo que j'avais déjà vu il y a .. très longtemps. Le château de l'araignée était cependant sur ma liste " à voir".
En fait, de l'imposante filmographie du monsieur, qui s'étend de 1941 à 1993, je n'avais vus jusqu'à présent que Rashômon (1950), Yojimbo (1961) Dersou Ouzala (1975) et Ran (1985).. Donc 4 films, mais chacun d'une décennie différente.
Je connais aussi l'importante influence qu'il a eue sur des réalisateurs tels que Martin Scorcese, John Sturges, Francis Ford Coppola ou Même George Lucas qui s'en réclament tous.

Mais de sa filmographie directe, force est de constater que j'ai d' énormes lacunes.

Donc, première sélection proposée ce mois ci: Les Salaud dorment en paix; Qui marche sur la queue du tigre? Les bas-fonds; et Le château de l 'araignée.

C'est donc Les salauds que j'ai pu aller voir en premier hier.

Il s'agit d'un film policier, ou plutôt, noir, dans le style cher à Hollywood dans les mêmes décennies. et qui n'a rien à leur envier.
 Un film noir, mais aussi un drame, et une satire sociale assez féroce, et parfois drôle, qui brocarde à la fois la corruption dans le milieu des affaires - tous des requins! - et  la bêtise des fonctionnaires zélés qui n'hésitent pas à se sacrifier pour l'honneur d'une société corrompue qui les manipule. Car les victimes sont consentantes.

Tout commence par une cérémonie de mariage entre le si gentil, si discret monsieur Nishi, et Yuriko Iwabuchi, fille d'un PDG richissime. La presse se précipite pour couvrir la cérémonie, d'autant que des rumeurs circulent: la société aurait quelques sales secrets à cacher, du genre marchés truqués, fraude fiscale, etc.. et la police va profiter de l'occasion pour procéder à l'arrestation de quelques cadres soupçonnés de malhonnêtetés.
les journalistes qui couvrent l'événement sont très drôles et commente l'action façon " choeur antique"

Mais d'autres choses sonnent faux dans ce mariage: La mariée, quelles que soient ses qualités personnelles, est boiteuse, et les mauvaises langues ne se privent pas d'insinuer qu'elle n'a pu trouver un mari que grâce à la fortune colossale de son père.
joie et bonne humeur...

Le frère de la mariée écluse bouteille sur bouteille, et prononce un discours aviné de mauvaise augure: " je t'aime bien, tu es mon meilleur ami, mais si tu fais du tort à ma soeur, je te tuerai"

Et pour finir, une pièce montée étrange est servie: elle représente le siège social de la société, dont l'une des fenêtres est ornée d'une simple fleur. Un message que seul les cadres concernés peuvent comprendre le sens: il s'agit précisément de la fenêtre depuis laquelle, cinq ans plus tôt, un employé s'est suicidé dans de mystérieuses circonstances, en fait, poussé au suicide par des supérieurs qui l'ont sacrifié pour camoufler leurs malversations.

L'affaire a été étouffée, personne n'est censé être au courant, et pourtant, il semble qu'il y ait une taupe parmi eux, quelqu'un de bien décidé à refaire sortir l'affaire au grand jour, en poussant les cadres mêlés à cette histoire à bout de nerfs, à se soupçonner les uns les autres, à se trahir.

Ce n'est pas en général mon type de films favoris, mais j'avoue que j'ai beaucoup aimé, avec cette séquence inaugurale magistrale qui arrive à faire comprendre tout ce que ce mariage à de faux, avant même que ne soient prononcés les premiers dialogues. Brillant.

Et des salauds, il y en a.. à la pelle, dans ce jeu de massacre. Tous, sauf les femmes ( il n'y en a que deux qui aient vraiment un rôle à jouer), victimes des manipulations et des mensonges d'hommes prêt à tout pour servir leurs ambitions. Même le héros, joué par l'acteur fétiche de Kurosawa, l'excellent Toshirô Mifune, a pas mal de choses à cacher et est aussi un "salaud" dans une certaine mesure, bien que largement en dessous du niveau des requins de la finance qu'il combat... pour une cause au final dérisoire. Un pauvre type, qui se retrouve par la force des choses à devoir être un salaud, en fait, qu'il n'est pas foncièrement. Mais pour se battre contre des corrompus, il faut aussi soi même se salir les mains et causer du tort à d'autres.

Le scénario s'inspire vaguement d'Hamlet , d'après ce que j'ai lu en parcourant la toile (Kurosawa  a adapté Shakespeare en plusieurs occasions), mais de manière assez bien faite pour que la référence au dramaturge anglais n'étouffe pas le propos, et se fasse par touches discrètes. Ce n'est qu'au retour du cinéma que je me suis dit " ha oui en effet, là, et là, on retrouve la trame..."

Mais surtout, quel talent , mais quel talent dans l'utilisation de la bande son et des éclairages, quel talent dans le montage.

Et quel talent dans le cadrage ( toutes choses qui, ceux qui me suivent régulièrement le savent) font mes délices.
Pas besoin d'un long discours quand un bon cadrage suffit: ces deux personnages ne seront jamais du même monde, peu importe ce qu'ils peuvent dire, leurs points de vue sont opposés, la réconciliation est impossible.