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mercredi 6 août 2025

Le pays des cerisiers ( manga) - Kôno Fumiyo

 6 aout 1945. Il y a précisément 80 ans, se produisait l'un des pires drames de l'histoire récente ( enfin, on peu considérer toute la seconde guerre mondiale comme un cataclysme mondial, composé d'une multitude de drames).

Une date précise qui a marqué les mémoire, tout comme 3 jours plus tard, le bombardement de Nagasaki.
Mais la tragédie est aussi dans la suite de ces bombardements. Car ceux qui ont survécu aux bombardements n'ont pas été sortis d'affaire.

la couverture est jolie, en aquarelle aux couleurs vives.
Vous n'êtes pas prêts pour le contenu.
Ha et si le personnage central marche pieds nus en tenant ses chaussures à la main, c'est parce qu'elle vit dans la misère et ne veut pas abimer sa seule paire de chaussure en marchant des kilomètres aller et retour dans la poussière pour aller au travail.
Et la misère n'est même pas l'élément le plus tragique de l'histoire



Et dans ce court manga, on suit 3 générations d'une même famille:
Années 50, à Hiroshima, Minami, âgée de 23 ans, rescapée de la bombe, vit dans la misère avec sa mère, seule autre survivante de sa famille ( avec son petit frère qui était à Tokyo chez ses oncle et tante au moment des bombardements et y est bien évidemment resté ). Son père et une de ses soeurs sont morts dans l'explosion, sa soeur aînée est morte quelques semaines plus tard d'un syndrome d'irradiation aigu. Minami a bien du mal à s'en remettre psychologiquement et finit tant bien que mal par accepter l'affection d'un de ses collègues de travail.. sans savoir qu'elle est mourante. En effet, faute d'argent, elle consomme au quotidien des plantes qui poussent près de chez elle, ce qui l'empoisonne a petit feu. Mais c'est ça ou mourir de faim. Et... c'est donc rapidement que sa santé décline, au moment où elle commençait a accepter d'avoir le droit de vivre, d'avoir le droit d'être encore là.

Deuxième récit, celui de Nanami, années 80, puis 2000, à Tokyo. Sa grand mère est de santé fragile, sa mère est morte d'un cancer quand elle était jeune et son père, Asahi, semble avoir des soucis psychologiques.  Ce que Nanami et son frère Nagio ne savent pas vraiment, c'est que leur père est en fait le petit frère de Minami. Et que sa grand mère est précisément la vieille dame qui avait survécu.
En filant le train a son père pour découvrir quelle lubi l'amène a aller à Hiroshima, c'est l'histoire de sa famille qu'elle découvre: Elle et son frère son ni-sei la " deuxième génération". Il y a eu les irradiés, leurs descendants ét    nt la "première génération"  comme sa mère - mais pas son père qui était à Tokyo et a toujours caché son origine pour éviter l'ostracisme dont a été victime sa femme rencontrée à Hiroshima lorsqu'il y est revenu prendre soin de sa mère.

Et l'ostracisme continue:Devenu adulte Nagio qui a une liaison sentimentale avec une de leurs anciennes camarade d'enfance, se voit sommé par les parents de la femme en question ( alors qu'ils sont adultes et responsables) de rompre toutes relation pour le bien être de leur fille, au cas où ils auraient des enfants, on ne peut pas lui laisser prendre le risque de fréquenter un ni-sei, il a de l'asthme qui est peut être du ou pas au fait d'être descendant d'une irradiée, mais au cas où etc...

et donc, oui, c'est autant le sort des victimes directes de la bombe le jour même ou dans les années qui ont suivi ( Minami), des hibakusha ( attentiosn images de grands brûlés : " les irradiés" terme courant mais assez méprisant pour parler d'eux) comme la mère de Nanami, et des ni-sei ( pas plus respectueux) comme Nanami et Nagio, bouc émissaires d'une société pour qui ceux qui sortent du lot que ce soit pour leurs caractéristiques personelles ( j'en parlais pour le manga sur l'homosexualité en mai dernier) ou même supposées. Les Ni-sei n'ont parfois jamais mis un pied à Hiroshima, mais leur moindre pépin de santé est supposé résulter de l'irradiation subie par un de leur parent ou grand parent.. et ils en font socialement les frais, victime d'un ostracisme pour avoir été victimes directes ou indirectes ( c'est vraiment un des points les plus indéfendables de la société japonaise. Le même genre d'ostracicme a d'ailleurs touché dans les années 1930 jusqu'à 1970 les victimes de la maladie de Minamata, empoisonnement aux métaux lourds collectif des habitants d'un village de pêcheurs par les rejets d'une usine de chimie. Les victimes demandant un dédommagement ont été publiquement présentées par les autorités comme des parasites voulant vivre aux crochets de l'état. Je vous l'accorde il n'y a pas que le Japon, ça n'a guerre été mieux pour les victimes de la catastrophe de Bhopal, en 1984 en Inde)

mercredi 12 avril 2017

Sengoku chôjû Giga ( série d'animation)

Attention encore quelque chose de totalement bizarre, tant pour son sujet que pour son graphisme qui arrive avec du neuf avec du vieux. Et même du très vieux en l'occurrence

Cette série animée composée de courts épisodes met en scène des personnages historiques de l'époque Sengoku ( XV°-XVI°) caricaturés à la façon des Chôjû Giga, une série de rouleaux du XII°-XII° siècle, qui déjà, parodiait les personnages de son époque - moines, sumos, seigneurs, colpoteurs, etc.. - sous forme de petits animaux: des lapins, des singes et des grenouilles, en particulier.. dans des activités aussi variées que la lutte, la prière, un cortège funéraire, la baignade à la rivière par exemple.


une grenouille en position de statue de Bouddha


J'ai eu l'immense chance de voir ces rouleaux exposés lors d'un de mes voyages à Kyôto , tant pis pour les deux heures de queue, ce sont des trésors nationaux fragiles qui ne sont pas exposés très souvent en intégralité, et franchement ce sont des pièces magnifiques à l'encre noire sur papier, un véritable manga médiéval ( le terme manga n'existe même pas, mais le "ga" de giga est le même caractère  " image". qui se trouve aussi dans " eiga" = film ou cinéma)
lutte sumo version batracienne
la nage dans la rivière



Déjà l'an dernier les studios Ghibli avaient réalisé un court métrage reprenant et animant ce trésor national pour une campagne publicitaire d'une compagnie d'électricité, si je ne me trompe pas, c'est loin d'être évident:






Je n'ai toujours pas installé les kanas sur mon ordi, mais au passage un peu de vocabulaire:
Usagi = le lapin
Kaeru = la grenouille
Nezumi = la souris
Fukuro = le hibou
Saru = le singe

C'est de ce dernier dont je vais reparler un peu plus loin.

Et donc, animer ce prototype de manga était plutôt évident, mais n'avait pas vraiment été fait au delà de cette campagne publicitaire.
La série Sengoku Chôjû Giga reprend donc le principe mais en le transposant: cette fois, les animaux représentent des personnages réels, identifiés ( Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi, Tokugawa Ieyasu, Date Masamune) avec un dialogue tout à fait contemporain, mais un code graphique médiéval.




Pour faire simple, imaginez un dessin animé français mettant en scène François I° et ses contemporains, caricaturés dans le style des tapisseries de la dame à la licorne, par exemple, et avec le même décalage temporel de dialogues que Kaamelott. Vous y êtes.

Et donc tous ces personnages historiques sont représentés qui comme Tanuki, qui comme Kappa, qui comme oiseau, qui comme tigre ou comme singe, etc...

Donc évidemment, n'ayant pas une connaissance très poussée de cette période, j'ai du mal à saisir quelques subtilités qui sont probablement des jeux de mots: le daimyô Nobunaga est représenté comme un oiseau un peu bas de plafond, et  Toyotomi Hideyoshi comme un singe.

Pour le singe, au moins je connais la raison: Le vrai Hideyoshi était surnommé " le singe" ou "tête de singe" car il était réputé être très moche ( surnom qui lui était d'ailleurs donné par l'ami Nobunaga au servive duquel il travaillait), et plus tard de manière plus valorisante pour mettre en avant sa ruse ( car.. malin comme un singe. Moche, mais futé, puisqu'il a réussi à devenir un des hommes les plus influents de son époque alors qu'il était fils de paysan).
Je trouve qu'il ressemble de manière frappante à la marionnette de Ah-que-Johnny des guignols de l'info. Sifflez, j'men fous.


Date Masamune est un dragon doté d'un bandeau de pirate (et effectivement le personnage historique était surnommé " dragon borgne"). il y a donc une logique dans la représentation, même si je ne connais pas la raison qui fait de Nobunaga un oiseau, un coucou exactement, et de Ieyasu un tanuki, je n'ai pas trouvé de mention de tel surnom après une petite recherche sur le web. Donc peut être une allusion à une réputation quelconque de ces animaux en fait?
En tout cas il est quand même fait mention  de Mori Ranmaru ( ici, un autre oiseau)  que tout le monde s'accorde à trouver " super louche" . Et de fait, l'authentique Ranmaru était le garde du corps de Nobunaga. Les ragots de l'époque disent que c'était une garde rapprochée. Très rapprochée. Sans être forcément illégales, ces choses là n'étaient pas vraiment bien vues à l'époque non plus, surtout quand on fricote avec quelqu'un qui a 30 ans de moins.

Après, la série fait 13 épisodes ( pour la 1° saison, une suite est en cours) de quelques minutes, c'est donc un format court. J'ai presque envie de dire heureusement , parce que c'est la les limites pour le spectateur qui n'a pas une connaissance de base sur l'histoire japonaise ( et j'avoue totalement de grosse lacunes sur l'histoire du Japon classique): si la forme est agréable, il faut je pense avoir déjà une idée des lieux, personnages et événements parodiés, pour justement saisir la parodie. Ce qui est surement le cas du spectateur japonais lambda qui a du apprendre les grandes dates à la primaire, au même titre qu'un français saura facilement à quoi font référence les dates 1515 ou 1789, même s'il a oublié les grandes lignes de la période en question.
Là... je nage un peu, et du coup, sans connaître l'élément d'origine difficile de saisir vraiment la parodie, sauf dans les épisodes plus axés "comique de situation". et ce d'autant que les épisodes ne se suivent pas chronologiquement, deux épisodes successifs peuvent être séparés de plusieurs décennies, puis le suivant reviendra en arrière.

Alors intéressant, oui, parce qu'il m'a fait parler du Chôjû Giga, déjà et parce que la frustration me donne envie d'en savoir plus sur la vraie histoire. Mais en effet, frustrant quand on manque des notions de base et qu'il n'y a pas de suite narrative suffisamment marquée. Dommage, l'idée me plaisait bien, mais je nage vraiment. Si j'ai l'occasion d'ici là de me renseigner sur l'histoire "sérieuse", un jour peut-être je pourrais en apprécier la parodie, mais là, je n'ai tout simplement pas les clefs nécessaires.
Journée spéciale " le Japon historique"

dimanche 17 avril 2016

Rétrospective Kurosawa (3) - le château de l'araignée ( film 1957)

3° film de la série. en théorie ça aurait du être les Bas-Fonds, mais hélas , j'étais malade le SEUL jour où mon planning m'aurait permis de le voir ( et sur la prochaine programmation, ça va être coton pour en voir certains qui ne sont diffusé qu'à des horaires où je ne suis pas libre. Je sais déjà que je raterai Dodeskaden)

Donc j'enchaîne un jidai Geki très théâtral avec un jidai Geki.. très théâtral aussi. Mais cette fois pas de transposition d'une pièce de Kabuki et d'un événement de l'histoire japonaise.

Entrons dans le vif du sujet: Dans le Japon médiéval, le château de l'araignée est une place forte entourée de quatre forts avancés. La guerre civile menace le château, deux des forts sont déjà tombés mais contre toute attente , la situation se renverse: Washizu, commandant du premier fort, et Miki commandant du second ont non seulement résisté mais reconquis le terrain perdu et gagné la bataille.

Convoqués par leur seigneur pour être récompensés comme ils se doit, ils se perdent dans une forêt brumeuse.. aussi brumeuse que la lande d'Ecosse en fait ( vous comprendrez cette comparaison en temps voulu). Chemin faisant ils rencontre un esprit à l'apparence d'ermite filant qui leur prédit un avenir glorieux:
Washizu sera promu et deviendra à terme seigneur du château de l'araignée, Miki sera promu commandant du premier fort et son fils deviendra à son tour seigneur du château de l'araignée.

Comment deux personnes peuvent être seigneur d'un même lieu, lorsque celui ci est déjà dirigé par une tierce personne.

Devant cet oracle brumeux, Washizu se serait contenté de sa promotion.. s'il n'avait eu le malheur d'en parler à sa femme, qui insinue peu à peu dans son esprit que leur seigneur ne lui a pas du tout fait un cadeau, qu'il a juste l'intention de l'éloigner, et à terme de s'en débarrasser, et donc que le seul moyen de réaliser la prophétie, c'est de le tuer avant qu'il ne le fasse, en enivrant les gardes, puis en faisant passer le meurtre sur le dos d'un espion à la solde de l'ennemi vaincu.
Et ainsi passer pour un héroïque vengeur qui vient non pour devenir seigneur , mais bien pour punir le lâche traître qui l'a fait assassiner, ce qui bien évidemment, ne peu se faire qu'en prenant le pouvoir.
Une fois gagné le titre de seigneur, il ne lui restera plus qu'à se débarrasser aussi de Miki et sa famille pour couper court à la prophétie..

Une forêt, de la brume, du fantastique? Une femme qui pousse son mari au meurtre du seigneur local pour prendre sa place,
Ça me rappelle quelque chose...
Bingo!

Il s'agit donc bien évidemment d'une transposition dans le Japon ancien de la tragédie de Shakespeare ( d'où la remarque sur les brumes écossaises), montrant que cette histoire d'appât du pouvoir et de manipulation est intemporelle et valable quel que soi le lieu.
Disons même que c'est même quasiment l'histoire intemporelle par essence: l'appât du gain ou du pouvoir l'ambition, la manipulation, la folie...
Et cette fois, contrairement aux Salauds ou la référence à Hamlet était plus vague, Kurosawa cite directement ses source: la femme de Washizu participe au crime, puis perdant peu à peu la raison à force de paranoïa, passe son temps à laver ses mains couverte d'un sang qu'elle seule voit au dessus d'une bassine.. vide...

On y retrouve dans le rôle principal Toshirô Mifune, j'ai déjà dit tous le bien que j'en pensais dans le premier sujet consacré à cette rétrospective, je ne reviendrais pas non plus sur ce que je disais: les cadrages superbes, l'éclairage qui joue à fond des contrastes en noir et blanc, le jeu volontairement très théâtral des acteurs, parfois presque expressionniste. C'est Macbeth de A à Z, dans une adaptation somptueuse.

Tiens ça me fait penser que je n'ai jamais vu la version d'Orson Welles tournée juste 8 ou 9 ans plus tôt. Je pourrais essayer de faire ça, une comparaison entre les deux pour l'occasion des 400 ans de la mort de Shakespeare, le 23 avril prochain...

lundi 21 mars 2016

Rétrospective Kurosawa (2) - Qui marche sur la queue du tigre ( film - 1945)

Deuxième film de la rétrospective en moins d'une semaine...

Cette fois il s'agit d'un jidai geki, un film " d'époque", donc un film historique de 1945, qui n'avait jamais été diffusé en France en salles ( je crois qu'il avait été distribué en vidéos cependant)

Tora no o wo fumu otokotachi, littéralement "les hommes qui marchent sur la queue du tigre"... autant dire qui tentent quelque chose de très risqué.


L'histoire s'inspire d'un fait réel: en 1185, le futur shogun Minamoto no Yoritomo est en désaccord avec son frère cadet Yoshitsune sont en désaccord, Yoritomo suspecte Yoshitsune de trahison , l'histoire est complexe, et comme souvent au moyen âge, quel que soit l'endroit du globe, la famille ne compte plus dans ces cas là, une "désaccord familial" peut facilement tourner au bain de sang, et Yoshitsune est donc en fuite avec quelques un de ses partisans, en pleine montagne, déguisés en moines guerriers, les yamabushi.


La "queue du tigre" c'est le surnom du poste frontière d'Ataka, l'endroit le plus dangereux que vont devoir passer Yoshitsune et sa suite, car leur fuite et leurs déguisement sont déjà éventés, il va falloir pousser le commandant du poste frontière à croire qu'il s'agit de vrais moines et que ce n'est qu'une coïncidence. Heureusement, parmi les suivants de Yoshitsune se trouve Benkei, authentique moine moine guerrrier, qui va pouvoir donner le change aux gardes suspicieux.

L'histoire en question est très connue, elle est relatée dans le Dit de Heike, des pièces de Nô, de Kabuki..
et c'est probablement exactement la raison pour laquelle le film n'avait jamais été diffusé en France, trop japonais dans son sujet ( il vaut mieux avoir quelques notions de cette histoire là pour comprendre, et par chance, j'avais lu une revue qui l'évoquait il y a quelques temps), et les références très théâtrales.


On ne voit presque jamais le visage de l'acteur qui joue Yoshitsune, le plus souvent caché sous un grand chapeau ou de dos.Même s'il est le principal protagoniste historique de l'histoire, il n'est ici presque qu'un figurant; Je ne vais pas me plaindre d'avoir malgré tout un chevelu, même de dos, à mettre sur ma page, mais ça c'est une considération toute personnelle. Mais c'est intéressant de voir que le personnage qui ressort le plus dans le film est un homme du peuple, vaguement ridicule et loin de l'idéal chevaleresque, et non un noble guerrier. Et pourtant si ridicule soit-il, il ne manque pas d'une certain idéal de grandeur, qui le conduit à garder avec lui, tout au long de la traversée, la branche de cerisier de Yoshitsune, pour lequel il a une sorte d'admiration mêlée de compassion, comme symbole de son empathie probablement plus humaine que politique.
Le personnage central n'est donc ni Yoshitsune, ni le moine Benkei, mais le porteur qui les accompagne, personnage humoristique, interprété par l'acteur comique Kenichi Enomoto ( connu au théâtre comme Enoken) dont le jeu fait énormément appel au mime, je ne sais pas s'il est  passé par le Kabuki ou le rakugo, ou le manzai, mais ça ne m'étonnerait absolument pas.
Il a une tête pas possible, dont il joue énormément ça m'amuse beaucoup
Un autre exemple de ce que faisait cet acteur (l'équivalent d'un chansonnier des années 30), une chanson intitulée " mon papa" en pur franponais vintage!




Tout le film est complètement imprégné de l'esthétique théâtrale : action concentrée, nombre limité de personnages et de décors, pensées des personnages racontées par un chant accompagné d'instruments anciens qui explicite leur état d'esprit mais aussi l'action " la ruse est éventée, il va falloir changer d'approche, se déguiser...". La durée du film ( un moyen métrage d'une petite heure seulement) se rapproche aussi d'une pièce de théâtre.

Des spectateurs sont sortis de la salle de cinéma en se sentant "floués" quelque part. Probablement qu'ils espéraient un film de samourai avec combats épiques, or.. non, c'est précisément un moment du Heike Monogatari qui exalte la supériorité de la ruse et de l'intelligence sur la force brute qui est mis en avant.

Du coup " il ne se passe rien". Mais si, il se passe plein de choses, mais c'est plus un combat mental entre le moine Benkei et le commandant de la forteresse qu'il tente de convaincre que non, définitivement non, il ne sont que de simples moines qui parcourent les routes ce n'est qu'un hasard si des fuyards sont déguisés de cette façon ( et de le prouver en récitant des sûtras et en improvisant une fausse demande de subvention pour restaurer un temple, ennuyeuse et bourrée de formules ronflantes comme seule pourrait l'être une vraie!)

Donc évidemment je ne le conseille pas aux gens qui attendent des combats épiques, ou qui sont rétifs au théâtre, car oui, c'est du théâtre filmé, jusque dans son surjeu. Mais par contre ça peut être une excellente porte d'entrée vers le théâtre japonais justement, sans les difficultés de compréhension grâce aux sous-titres, sans la longueur d'une pièce de nô ultra codifiée.

Personnellement, j'ai bien aimé, c'est un film du début de la carrière de Kurosawa ( donc très bien , une période que je ne connaissais pas non plus), mais je n'ai rien contre le théâtre filmé.
Ha oui, puis c'est l'occasion, de voir l'incroyable influence de Kurosawa sur le western  de Sergio Leone: trognes patibulaires en gros plans, longs moments de silence qui font monter la tension dramatique...
attention, fourbe en vue, fourbe en vue!! (le maquillage de l'acteur est là, vraiment très proche du masque de théâtre traditionnel)

Peut-être pas le premier film à tenter si l'on n'a pas au moins quelques bases sur le cinéma de Kurosawa ou sur le théâtre asiatique, mais c'est une bonne nouvelle de voir que les mentalités ont suffisamment évolué sur l'Asie en général pour que des oeuvres plus confidentielles ou plus hermétiques soient maintenant proposées au public européen.

Le prochain film sera encore quelque chose de très différent, puisqu'il s'agira des Bas-Fonds, adapté du roman russe de Gorki

samedi 8 août 2015

Il y a un an, Hiroshima - Tôhara Hisashi

Je parlais hier de Genbaku Bunkaku, en voila un exemple que j'ai pu trouver à la médiathèque. 60 pages, pas plus...

éditions Arléa
Il y a de grandes chance que vous n'ayez jamais entendu parler de cet auteur. Et pour cause, ce n'est pas un auteur au sens propre, il n'a même jamais su que son texte a été publié.
Tôhara Hisashi avait 17 ans lors de l'explosion de la bombe, il était lycéen, et comme beaucoup de jeunes de son âge, réquisitionné pour travailler le matin dans une usine, pour contribuer à l'effort de guerre. Ce jour là, il ne travaillait pas, car, suite à une coupure de courant, l'usine était fermée , les jeunes avaient quartier libre. Il s'apprétait à prendre le train avec un camarade lorsque c'est arrivé.
Pétri, d'idéaux et de grandes idées sur la politique de son pays, il aura suffit d'une journée pour que l'horreur le pousse à remettre en cause tout ce à quoi il croyait. Et découvrir en lui même des choses qu'il aurait préféré ignorer: la peur, la lâcheté.. car lorsque la survie est en jeu, la compassion n'est plus de mise, c'est chacun pour soi. Et rétrospectivement, il n'y a pas de quoi être fier d'être sauvé par la personne même qu'il envisageait l'instant d'avant d'abandonner à son triste sort. Mais peut-on le juger d'avoir choisi sa survie au détriment de l'entraide dans une circonstance aussi terrible?

Il est facile en lisant ce texte d'oublier qu'il ne s'agit pas d'un roman, car il est bien écrit ( et traduit), mais pourtant il s'agit d'un récit de survivant. Qui a éprouvé le besoin de consigner un an plus tard par écrit ses souvenirs de ce jour là (ce délai expliquant sûrement le côté littéraire et soigné du texte qu'il a du mûrir dans sa tête pendant tout ce temps) sans cacher sa mauvaise conscience, son dégout de lui-même les jours qui ont suivi, et presque sa culpabilité d'avoir survécu avec juste quelques brûlures et blessures aux pieds, en proportion du drame qui a touché la ville. Et la peur qui à suivi de développer une "maladie de la bombe" comme la fille des paysans qui logeaient ses parents, morte d'affaiblissement ( on ne parlait pas encore des cancers d'irradiation) après avoir perdu ses cheveux, alors qu'elle était rentrée apparemment saine et sauve.

C'est la femme de Tôhara san qui a trouvé ce manuscrit, bien des années après. Son mari ne parlait jamais de cet épisode de sa vie, et elle n'a découvert le texte qu'après sa mort.. avant de se décider à le publier à compte d'auteur, en sa mémoire, pour que survive le témoignage des victimes.

Je lis rarement des biographies ou des récits de ce type, mais je l'ai trouvé très intéressant, et qui complète bien la visite que j'ai pu faire du mémorial de la paix, je tenterai de m'en procurer d'autres.

Comme le sujet sur  le mémorial d'Hiroshima, j'ai fini par décider que ce récit laissé par un survivant a tout à fait sa place dans le mois o-bon, même s'il ne fait pas référence à la commémoration en question

vendredi 7 août 2015

Genbaku bunkaku, la littérature de la bombe atomique


pas encore lu, il est en bonne place sur ma liste.. et ça ne m'étonne pas du tout qu'Art Spiegelman l'ai préfacé

A la suite des attaques atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, le Japon a développé un courant littéraire nouveau: la littérature de la bombe atomique, romans, récits, mangas qui prennent pour cadre les tragédies, récits de survivants qui ont parfois été adaptés en films (Pluie noire par exemple) ou dessins animés ( Gen d'Hiroshima)

La majorité sont bien sûr japonais, mais pas tous ( Hiroshima mon amour de Marguerite Duras) et la littérature de la bombe ne s'est pas arrêtée quelques décennies plus tard ( Le poids des secrets dont j'ai parlé ici entre dans cette catégorie, bien qu'il ait été écrit récemment). Le traumatisme de la bombe est loin de s'être limité à un petit coin de la planète, aussi, d'autres textes de divers pays peuvent être aussi intégré dans une liste " littérature de la bombe"

Que ce soit le fait d'écrivains confirmés qui n'ont pu rester impassibles devant le drame,  ou d'anonymes qui ont voulu témoigner de ce qu'ils avaient vécu, peu ont été traduits en français, en voici quelques uns ( que je n'ai pas forcément encore lus, certains ont été édités à de très petits tirages, et sont difficiles à trouver)

romans, poèmes, nouvelles
- Hiroshima  fleurs d'été - Hara Tamiki (nouvelles)
- Pluie noire - Ibuse Masuji
- poèmes de la bombe atomique - Tôge Sankichi
- l'enfant d'Hiroshima - Hatano Isoko et Ichirô
- Le poids des secrets (5 tomes) - Shimazaki Aki. Le 3° délaisse le cadre atomique pour parler du tremblement de Terre du Kanto de 1923. Mais de ce que j'ai pu lire ailleurs, les deux événements sont rapprochés assez souvent, par leur ampleur le nombre de victimes et le truamatisme qu'ils ont laissé dans la mémoire collective.
- dites nous comment survivre à notre folie - Oe Kenzaburo ( la plupart des livres de l'auteur, sans y faire toujours directement référence, sont marqués par la guerre et la bombe)
- la fleur de l'oubli - Oba Minako

Témoignages
- Journal d'Hiroshima - Hachiya Michihiko
- il y a un an Hiroshima - Tôhara Hisashi
- les cloches de Nagasaki - Nagai Takashi (1949, adapté en film en 1950). Edité en Français sous le nom de Paul Nagai, l'auteur s'étant converti au catholicisme en 1934et ayant choisi ce nom de baptême.
- Le sourire des cloches de Nagasaki - Nagai Makoto (1959) L'auteur est le fils du précédent
- J'avais six ans à Hiroshima - Nakazawa Keiji  (auteur par ailleurs du manga Gen d'Hiroshima)
- le jour où le soleil est tombé - Bun Hashizume
- récit des jours d'Hiroshima - Hida Shuntaro

Reportages, essais
- Notes de Hiroshima - Oe Kenzaburô

Mangas et illustrations
- Gen d'Hiroshima - Nakazawa Keiji
- le pays des cerisiers - Kouno Fumiyo
- Pika l'éclair d'Hiroshima - Maruki Toshiko

auteurs non japonais
- Hiroshima mon amour - Marguerite Duras (France)
- Tu n'as rien vu à Hiroshima - Emanuelle Riva (Reportage photographique sur la reconstruction de la ville par l'actrice principal du film adapté d'Hiroshima mon amour)
- la guerre du pacifique: Hiroshima et Nagasaki - Sandrine Woelffel ( France), essai
- Hiroshima, Nagasaki, la fin de l'empire divin - Michel Hérubel ( France) essai
- Hiroshima, deux cerisiers et un poisson lune - alain Serres ( France) : jeunesse
- Les oiseaux reviennent à Hiroshima - viviane Koening ( France): jeunesse
- quand blanchit le monde - Kamila Shamsie ( Pakistan)
- Hiroshima - John Hersey ( USA)
- Le dernier train d'Hiroshima - Charles Pellegrino ( USA)
- les fleurs d'Hiroshima - Edita Morris (Suède)
- Hiroshima est partout - Günther Anders ( Allemagne)
- Les âmes mortes d'Hiroshima - Herlin Hans ( Allemagne)
- vivre à Hiroshima - Robert Jungk ( allemagne)
- Hiroshima et les fontaines de l'espoir - collectif ( Canada)
- les mille oiseaux de Sadako - Eleanor Coerr (Canada)  jeunesse
- requiem pour Nagasaki - Paul Glynn ( Australie)
- l'enfant de Nagasaki - Peter Townsend ( GB)

Avant toute question, non je n'ai pas intégré dans la liste La tombe des lucioles, car s'il y est bien question de guerre et de bombardement, il s'agit de bombardements " classiques" sur la ville de Kôbe, en février 1945. Il s'agit d'une nouvelle de guerre qui n'entre pas dans le cadre de la littérature de la bombe atomique. Mais je voulais quand même le signaler malgré tout. D'ailleurs je conseille plutôt le dessin animé qui en est adapté, bien plus marquant que la nouvelle, à voir un jour où vous avez un moral d'acier.

Je ne sais pas s'il existe une littérature faisant référence directe aux bombardements de Tôkyô, mais ils sont évoqués par comparaison dans la littérature de la bombe atomique: la ville de Tôkyô avait subi en mars 1945 un bombardement de bombes incendiaires qui avaient brûlé une grande partie de la ville et fait de nombreuses victimes -le but avoué des USA étant " cuire et bouillir" les habitants jusqu'au dernier - lors des attaques sur Hiroshima, les habitants ont cru au départ à un bombardement incendiaire du même type.

Si vous avez connaissance d'écrits ou de témoignages traduits sur les autres bombardements, je suis très intéressée, et élargirai ma liste à la littérature de la guerre en général.


dimanche 24 août 2014

Certaines n'avaient jamais vu la mer - Julie Otsuka

Gros succès paru chez 10/18, gagnant du prix Fémina en 2012, je ne l'avais pourtant pas encore lu, malgré les critiques élogieuses trouvées par ci par la sur la blogosphère.
Le Japon vu par.; une américaine, descendante de migrants

L'histoire, ou plutôt, les histoire que nous raconte Julie Otsuka, c'est celle(s) de femmes japonaises qui ont tout quitté quasiment du jour au lendemain, pour aller épouser un japonais parti vivre aux états-unis. Campagnardes poursuivants l'espoir d'une vie meilleure dans la plupart des cas, issues souvent de familles pauvres , veuves ou orphelines.. mais pas toujours, elles ont accepté d'épouser par correspondance un fiancé qu'elle n'ont vu qu'en phot. On sent déjà venir pour elles la désillusion.. Soit l'homme en photo n'est pas celui qui les accueille - il a préféré faire poser un ami de meilleure apparence - soit c'est bien lui, mais la photo date d'il y a 20 ans.
Et il n'est pas entrepreneur ou riche marchand comme il l'avait fait croire, mais plus souvent ouvrier agricole à la journée. Celles qui avaient quitté le pays pour ne plus se casser le dos à cultiver des légumes se retrouvent exactement à se casser le dos à ramasser des légumes. à l'autre bout du monde, loin de leur famille et de leur pays, dans des conditions parfois proche de l'esclavage
Il y avait la une matière intéressante: le déracinement, volontaire ou pas; le racisme latent envers une main d'oeuvre à bon marché que les états-uniens tolèrent mais n'acceptent pas vraiment; le racisme aussi dans l'autre sens: la suspicion instantanée envers les blanc existe aussi dans le camp des migrants et Julie Otsuka ne l'occulte pas; l'intégration plus ou moins réussie de la deuxième génération née sur place, et le conflit entre enfants et parents qui en découle; le racisme, finalement qui éclate au grand jour avec la seconde guerre mondiale, toute personne d'origine japonaise est alors suspecte d'être un agent ennemi, fut-elle un grand-père ou une grand-mère de 80 ans passés..
Tout celà est très intéressant, et pourtant, j'ai eu beaucoup de mal avec ce récit. Je n'adhère pas au parti pris de l'auteur. Vouloir raconter plusieurs histoires pour n'en faire qu'une n'est pas une mauvaise idée, mais dans le genre, elle va jusqu'au bout. Ca peut passer avec certains lecteurs, mais pas vraiment avec moi. Il n'y a pas de personnage principal, ni même un groupe de personnage principaux, dont on suivrait l'histoire, non.. juste une série de noms "machine à fait ça", "untelle a fait comme ça".. et qu'on ne reverra plus. La somme de leur expérience est censée devenir une expérience collective. Mais narrativement,  je n'accroche pas, j'aime mieux qu'on me raconte à la limite l'histoire de la vie d'un quartier. Sans personnage du tout, j'ai du mal a entrer en empathie avec ce qui est décrit, je reste en dehors.. et je m'ennuie un peu. D'autant qu'à focaliser sur les femmes.; mais vraiment uniquement sur les femmes, les hommes qu'elles ont rejoint sont finalement cruellement absents , rejetés totalement en marge du récit, on n'a jamais accès à une donnée qui me parait pourtant intéressante: pour quelle raison restent-ils aux USA à trimer dans une situation misérable qui ne les satisfait visiblement pas ,eux non plus? Il y a forcément une raison, fut-elle de ne pas perdre la face à cause de l'échec qui fait que rentrer serait plus humiliant encore? Je n'en sait rien, car elle n'est jamais ne serait-ce qu'évoquée de loin. Mais voilà, les hommes n'ont pas voix au chapitre ce qui est au final aussi artificiel qu'un livre qui ne donnerait pas la parole aux femmes. J'aime bien de mon côté avoir toutes les données, et là, j'ai l'impression qu'il en manque 50%.

Je ne l'ai pas lu avec déplaisir, mais pas avec plaisir non plus. Donc demi réussite ou demi échec. J'ai aimé le sujet, mais pas tellement la forme employée, trop impersonnelle et artificielle à mon goût. Un bon livre mais pas un livre mémorable.

dernier détail: le titre originel est " The Buddha in the attic" - le bouddha dans le grenier. Je m'interroge sur ce changement de titre pas si anodin. Le titre français est l'une des phrases des premières pages, et fait plus référence au grand voyage au départ au déracinement. Le titre original est aussi tiré d'une phrase, beaucoup plus loin dans le récit, au moment ou il est question de gommer ses origines de cacher ses spécificités, sa religion, de se fondre dans la masse pour se faire accepter.. donc à l'idée de racisme. Je trouve que c'est dommage, un titre est quand même lié à une intention de l'auteur, et pour le coup, ça n'est plus du tout la même chose qui est mise en avant, c'est dommage.

dimanche 23 février 2014

La parfaite lumière - Yoshikawa Eiji

 Et voilà le tome 2. La aussi, je remonte un ancient post, pulié en 2011, afin de rassembler les 2 tomes sur 2 jours

La Parfaite Lumière enchaîne donc exactement là où finissait La Pierre et le sabre, à savoir le trio Musashi, Jôtarô son disciple et Ôtsu la femme déterminée en partance pour Edo ( Tokyo), récemment promue nouvelle capitale, où Musashi espère faire carrière. Les trois sont évidemment très vite séparés, et on retrouve la structure du premier volume, à savoir les histoires parallèles des principaux personnages sur une durée de plusieurs années. Musashi va continuer son périple, prendre un nouveau disciple en la personne de Iori, petit paysan orphelin et débrouillard, être tenté par une carrière officielle au service d'un haut fonctionnaire, mais rester finalement rônin, jugeant qu'il ne pourra se perfectionner sur la Voie du sabre qu'en gardant son indépendance.

Ôtsu, d'abord rattrapée par son ancien fiancé, le pitoyable Matahachi, passe pas mal de temps au second plan du récit, pour ne revenir que sur la fin, sans avoir trop souffert car elle a toujours une chance incroyable qui la met régulièrement à l'abri des coups durs, lui laissant donc l'occasion de se lamenter sur son sort ( l'auteur se fait d'ailleurs plaisir en raillant un peu son personnage par la bouche de Jôtarô qui la recherche car il l'aime bien, bien qu'elle soit toujours d'humeur maussade, toujours en train de pleurer, ce qui n'en fait pas la compagne de voyage la plus agréable).

Jôtarô, ainsi que Matahachi, après quelques péripéties, tomberont dans les griffes d'un personnage très douteux, qui cache sous des dehors avenants et insoupçonnables, de noirs desseins politiques que je tairai ici, pour ne pas vous gâcher un ressort essentiel de l'histoire.Rassurez vous, ils s'en sortiront grâce à l'intervention providentielle de l'indispensable Takuan, toujours prêt à rendre service - à grands coups de pieds au derche si possible.

Ôsugi, la grand-mère de combat reste égale à elle même durant la majeure partie du roman, il est dommage d'ailleurs qu'elle change in extremis dans un retournement de situation à 100 pages de la fin assez peu convaincant il est vrai, qui la voit devenir inséparable d'Ôtsu, qu'elle vient pourtant de tyranniser pendant près de 1300 pages et 2 gros volumes.
Et bien sûr on retrouve l'éternel rival de Musashi, Sasaki Kojirô , dans le rôle du méchant, rongé d'ambition, dont le but unique est d'affronter Musashi en duel. Et bien que l'auteur fasse tout pour le rendre antipathique au possible, hautain, prétentieux, vantard, etc.. je continue à penser que c'est quand même l'un des personnages les plus intéressants ( car plus ambigu, mon monolithique que le héros, justement). Et comme vous le supposez, cet affrontement tant attendu sera la conclusion du roman, je ne vous ferai pas l'affront de vous donner le résultat, les deux protagonistes ayant existé , il est facile de le savoir en consultant n'importe quelle bonne encyclopédie ;)

D'ailleurs, tiens je viens de voir que Genzô Murakami, un autre écrivain, a écrit un roman consacré à Kôjirô, il serait intéressant de voir quel portrait en est fait, par contre, je ne sais pas du tout s'il en existe une traduction en français ou en anglais( apparemment, une chose que ne mentionne pas du tout Yoshikawa, Kôjirô était malentendant, ce qui peut changer l'éclairage quand à l'attitude hautaine et distante que stigmatise Yoshikawa)

Grosso modo, les points faibles sont un peu les mêmes que sur le premier volume: des coups de théâtre pas toujours convaincants. Dans le premier volume, tout le monde se ratait avec une régularité d'horloge suisse. Dans le second volume, surtout vers la fin, comme il faut bien amener le dénouement, tout le monde se retrouve comme par hasard dans la même petite ville, Iori retrouve comme par hasard aussi sa soeur abandonnée à la naissance et qu'il n'a jamais connu, des ennemis de 12 ans se réconcilient, des amis perdus de vue renouent.. vous voyez l'idée. C'est un peu maladroit et pas toujours convaincant.

L'autre difficulté de ce second volume, c'est le cadre historique: là où le premier était encore assez rural, avec juste quelques repères de noms ou de lieux, le deuxième est plus politique, puisqu'il traite en partie de l'ère Tokugawa, de l'installation du nouveau shogun à Edo, il ya des rebondissements politiques, et il n'est pas toujours évident de s'y retrouver, de savoir qui fait partie du clan Tokugawa, qui soutient le clan Toyotomi, qui fait allégeance à qui ou au contraire, qui complote contre les autres et pourquoi. Bon, l'avantage, c'est que le système politique est tellement complexe, à la fois féodal et incroyablement administratif, que maintenant, j'ai très envie d'en savoir plus sur cette période charnière.

En effet, et ça c'est une des forces du roman qui délaisse assez régulièrement le monde des samouraï et des courtisans pour s'intéresser à celui du peuple: paysans, commerçants, citadins... la société est en pleine mutation, le code d'honneur des nobles est en perte de vitesse au profit d'une caste montante, roturière mais souvent plus riche que les seigneurs: les commerçants. L'action se passe entre 1601 et 1614, donc quelques années avant la politique protectionniste de fermeture du pays, et les échanges commerciaux notamment avec les autres pays d'Asie sont florissants.

Je conclurai donc en disant que ce deuxième volume m'a un tout petit peu moins plu que le premier, par manque de connaissance sur la situation du pays, qui gêne un peu la fluidité de la lecture ( "attends voir, c'est qui lui déjà?" d'autant qu'une palanquée de nouveaux personnages viennent rejoindre ceux déjà présents), et à cause des ficelles narratives qui deviennent un peu trop visible sur les derniers chapitres. On est aussi dans quelque chose de plus philosophique, plus spirituel que ne l'était le début de la formation de Musashi, mais ça reste léger, hein, rassurez-vous encore une fois, il y a quand même une bonne grosse baston toues les 25 pages. Sinon, toujours cette ambiance un peu Dumas un peu western, que j'adore. Pour l'instant, les deux volumes de Musashi sont donc ma meilleure découverte de ce challenge... par contre, indispensable de ne pas laisser trop passer de temps entre la lecture des deux volumes, car il faut raccrocher les wagons immédiatement, car on oublie facilement  quelques détails du premier volume si on laisse passer trop de temps. Mais maintenant, en tout cas, j'ai envie d'en savoir plus sur l'ère Edo, le bushido, le zen, les rites shinto, etc...
pour le plaisir et parce que l'action de passe a Edo, une maquette représentant une rue d'Edo, avant qu'elle ne devienne Tôkyô.

La pierre et le sabre - Yoshikawa Eiji


Attention, coup de coeur! Mais coup de coeur géant!
 voici donc "la Pierre et le sabre" de Yoshikawa Eiji.. un pavé (780 pages et ce n'est que le premier volume d'un dyptique!) qui narre les aventures de Takezô et Matahachi, têtes brûlées et mauvais garçons d'un village de campagne du Kansai ( région d'Ôsaka/ Kyoto) qui rêvent de gloire et de brillante carrière militaire dans un pays encore plus ou moins féodal, mais sur le point d'être unifié par le shogun Tokugawa Ieyasu.

Comme il s'agit d'un roman historique, la plupart des personnages et des rebondissements importants sont véridiques et font partie de l'histoire du Japon. Takezô deviendra sous le nom de Musashi le plus célèbre escrimeur du pays, le parangon du samouraï même. Cette première partie narre ses exploits ( assez souvent contestables d'ailleurs) depuis la bataille de Sekigahara (octobre 1600, qui voit la victoire de Tokugawa Ieyasu et son accession au pouvoir) et l'évolution mentale, morale et technique du sauvageon Takezô et sa transformation en véritable kendoka digne de ce nom.

J'ai lu ici et là beaucoup de commentaires qui comparent le roman à "autant en emporte le vent", allez savoir pourquoi, pour moi, c'est plutôt du côté des "trois mousquetaires" qu'il faut lorgner. Et même, question structure, du côté du western. avec Musashi en bon - mauvais côté compris, Matahachi en truand ( un truand un peu minable qui usurpe l'identité d'un samouraï reconnu pour son propre profit), et Sasaki Kojirô en brute fière aux méthodes coercitives et aux motivations encore floues.

La bonne, la très bonne surprise, c'est que le roman mi action/mi philosophique ne traîne pas en longueur, la narration est bien maîtrisée en dépit de coups de théâtre un peu faciles - personnages qui se croisent et se recroisent à 500 m près sans jamais se voir), mais comme l'action est bien menée, ça passe bien. Et cerise sur le gâteau, l'auteur délaisse parfois son personnage central au profit des personnages secondaires souvent plus intéressants. Notamment les femmes. Que se soit Ôtsu, la groupie - désolée il n'y a pas d'autre mot!- de Musashi qui bien qu'elle pleure souvent, sait se montrer une femme de caractère, Akemi la malchanceuse exploitée depuis son enfance par sa maquerelle de mère, Yoshino Dayû la geiko symbole d'éducation et de classe, toutes ont leurs petits moments de gloire avec même quelques notations discrètement féministes qui font plaisir. Et surtout, allez savoir pourquoi, j'adore Ôsugi, la veille dame acariâtre qui a décidé de se venger d'un tort imaginaire que lui aurait causé le héros, et le poursuit avec une opiniâtreté souvent comique, n'hésitant pas, à 60 ans passés à provoquer en duel un escrimeur reconnu.

Matahachi le double "raté" du héros est intéressant aussi, peu de choses séparent les deux amis, si ce n'est d'avoir été bien aiguillé en ce qui concerne Musashi, on a souvent la sensation qu'il s'en est fallu de peu pour que les choses soient totalement différentes. La rencontre avec le moine farfelu Takuan et ses leçons très peu orthodoxes, un peu de chance, un peu plus de discipline aussi.

Et, comme il y a un second volume , j'ai hâte de savoir  ce que vont devenir les héros en partance pour la nouvelle ville d'Edo (Tôkyô), d'en savoir plus sur le mystérieux et fanfaron Sasaki dont l'affrontement inévitable avec Musahi promet beaucoup, de retrouver Takuan l'imprévisible moine, et surtout la vieille rombière Ôsugi qui m'a bien fait rire à ses dépends. Tant de questions en attente de réponses!

et puis cerise sur le gâteau, comme tout le volume se passe dans le Kansai ou j'ai passé quelques jours, c'est un vrai plaisir de voir à quoi ressemblent les lieux auxquels il est fait référence. Alors pour le plaisir:
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A Nara (Livre II: l'eau) La pagode Kofûkji et le Todaiji (plus grand bâtiment en bois du monde qui contient une statue géante du bouddha)
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A Kyoto le Kyomizudera (livre II, mémé Ôsugi provoque Musashi en duel devant ce temple et les badauds médusés)
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Ginkakuji ( temple d'argent, mentionné plusieurs fois dans le livre IV)
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et Gion, le quartier des plaisirs célèbre pour ses geiko, mentionné aussi plusieurs fois.
Bon Osaka et Himeji sont aussi  évoqués, mais je ne suis allée à Ôsaka que de nuit, dans un quartier hypermoderne, et Himeji est en travaux depuis des années. Donc, pas de photo utilisable.

( remise à jour d'un article posté en 2010, les photos datent du printemps 2007, si vous êtes curieux)