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samedi 17 mai 2025

Solitude d'un autre genre - Kabi Nagata

17 mai, c'est la journée journée de lutte contre l'homophobie, et j'ai le sujet parfait pour ça!

Que voilà un étrange manga, absolument pas tout public. Issu d'un webcomic a visée cathartique, l'autrice ne nous cache rien de son mal être: attention on va parler de comportements auto destructeurs, de dépression, de maladie mentale, de mutilations, de prostitution, de sexisme...

le graphisme est inhabituel, plus proche de la BD indé.
Le sens de lecture aussi est européen. Un tel sujet ne pouvait pas vraiment être édité directement dans une maison d'édition normale, et c'est son succès sous forme de webmanga qui a fait qu'il a fini par être édité



Car le problème de l'héroïne c'est de se sentir incomprise. Mais elle ne se comprend pas elle même ( et la raison de cette incompréhension est expliquée en notes de fin, qui présentent la situation des minorités LGBT dans le Japon contemporain).
Nagata est anorexique/ boulimique, incapable de garder un travail longtemps car elle sombre vite dans des crises d'angoisse.. Elle voudrait que ses parents la comprenne.. mais ne trouve jamais le courage de leur parler franchement. Et leur parler de quoi? De ce qu'elle est? Elle-même ne le sait pas, car elle se refuse tout plaisir physique, à commencer par manger. Elle s'estime ne pas a voir le droit au plaisir quel qu'il soit. Pour trouver une raison a sa souffrance, elle commence à se scarfier: une blessure visuble est une raison légitime de souffrir, quand un mal être psychologique, donc invisibile, ne lui semble pas une souffrance valide. Là, au moins, dit-elle, elle a une vraie raison d'aller mal.

Et pourtant elle a un désir secret: elle veut qu'une femme plus âgée la câline.
Car ce que Nagata ne s'avoue pas c'est qu'elle est lesbienne, et s'en punit plus ou moins consciemment.
La déclic qui va la faire changer et la pousser à s'accepter est double. Premièrement un entretien d'embauche, où elle évoque son hobby: dessiner. Elle n'est pas retenue, mais la dame qui lui fait passer l'entretien lui dit clairement: " vous n'êtes pas la même, vous êtes bien plus vivante quand vous parlez de dessin, continuez dans cette voie, donnez tout". Ce soutien involontaire de la part d'une inconnue lui fait prendre conscience qu'il n'y a pas beaucoup de solutions: elle seule peut faire changer la situation qui lui déplaît.
La seconde étape cruciale est la découverte de services de prostitution lesbiens. Après tout, pourquoi pas, organiser un rendez-vous est facile, rapide, discret via une application... et même si son premier rendrez-vous ( et de fait sa première expérience sexuelle) est un fiasco, c'est aussi un pas vers l'acceptation. Elle est lesbienne, elle a le droit de l'être, même dans une société qui préfère ignorer leur existence.
Car au delà du sujet LGBT, c'est aussi la place des femmes dans la société japonaise qui est évoquée: le rôle traditionnel qu'on attend encore d'elle, la quasi-obligation d'arrêter de travailler quand on se marie et qu'on a un enfant, qui conduit à la spectaculaire baisse de natalité actuelle, puisque les femmes préfèrent rester célibataires sans enfant, que de devoir dépendre d'un mari, parfois encore choisi par les parents, ou par défaut. Mais paradoxalement la prostitution ( des femmes et des hommes, parfois d'individus très jeunes et pas encore majeurs)  y est répandue, au vu et su de tous ( j'ai vu de mes yeux de jeunes garçons et filles, des escorts, le soir en pleine rues de Tokyo faire la publicité d'un bar à hôtes ou à hôtesses), mais.. il ne faut pas en parler. Les magasins multicolores de préservatifs on pignon sur rue, mais les informations sur la prévention des IST et des grosses non désirées est proche du zéro.
Et plus généralement, il y a l'idée ( et c'est pareil en Russie ou en Hongrie) que si on ne parle pas d'homosexualité, ça détournera les jeunes de ces comportements, puisqu'ils ne sauront pas ce que c'est. Pire, en parler est considéré comme faire la promotion de comportements déviants et passible de prison dans certains pays.
L'hypocrisie sur ces sujets est énorme. Au Japon, elle n'est pas passible de prison, mais dans une pays où un proverbe dit " les clous qui dépassent appellent le marteau", tout comportement dans soit peut différent de celui attendu est socialement sanctionné. Les choses évoluent peu a peu mais en clair, un employé peut être mis au placard.. pour en être sorti!

Car le Japon n'est vraiment pas un pays où la différence est acceptée, et la différence même souvent à la marginalisation. Ici on parle du cas des Toyoko Kids ( attention, images violentes de bras scarifiés ou de jeunes ivres morts), adolescents désocialisés, rejetés par leurs parents, et qui n'ont souvent pas d'autre choix que la mendicité et/ ou la prostitution. Parce qu'ils sont différents, parfois atteints de maladies mentales (qu'on préfère cacher ou ignorer plutôt que de soigner), et n'arrivent pas à se couler dans les attentes d'une société hyper rigide où c'est "marche au même pas que les autres ou crève". Je suppose que bon nombre d'entre eux sont également des membres de la communauté LGBT mis à la porte par leur famille.

Le manga a d'ailleurs des suites.. que ne semblent pas franchement plus joyeuses que ce premier tome, mais qui ont le mérite d'aborder de front les problèmes sociaux: Boire pour oublier ma solitude, Journal de ma solitude, Solitude d'une guerrière errante. Je vais clairement m'y intéresser si je les trouve!

dimanche 29 novembre 2020

1Q84 - tome 1- Murakami Haruki

Comment dire, Murakami et moi, ce n'est pas la franche camaraderie, je lis partout que c'est génial, qu'il mériterait le prix Nobel de littérature..

Or mes deux tentatives avec lui ont été des échecs: au sud de la frontière, lu il y a 6 ans, m'avait semble-t-il bien plu au moment de sa lecture, mais.. force est de constater qu'il ne me reste que des bribes d'une lecture peu marquante, sur fond de jazz, avec une héroïne boiteuse, et des scènes de sexe ennuyeuses. Et pour ce qui concerne "la course au mouton sauvage".. je sais que je l'ai lu, mais, alors impossible de m'en souvenir.
Et donc,vu ma situation d'étudiante, compliquée, et mon manque de temps pour tout ce qui n'est pas mes études, hé bien, j'ai tenté une autre forme: le livre audio. En soi, ce n'est pas un support qui m'attire vraiment. Mais bon, je l'ai trouvé en ligne, donc pourquoi pas.

En tout cas, il est parfaitement adapté à cette période de confinement.

Déjà.. aïe,aïe, dès le chapitre un, un gros problème. Alors que je ne connais rien au livre, mais rien du tout, je ne l'ai pas feuilleté, je ne l'ai pas vu, je n'ai pas lu la 4° de couverture, la seule chose que je savais c'est que l'héroïne s'appelle Aomame, parce que je l'ai entendu dans une lecture audio en russe à la radio... donc pas de chance, avant même que soit mentionné son sac à main, j'avais deviné son "métier" et en quoi consistait son rendez-vous professionnel. De quoi vous plomber la lecture, ou en l'occurrence l'écoute.

Mais bon, je me suis accrochée, malgré ce souci. Il y a des qualités, l'histoire m'accroche un peu plus que les précédentes, peut être à cause des références à la musique baroque/ classique, ou le côté un peu fantastique avec les hallucinations d'Aomame.
J'ai bien aimé le fait qu'il y ait une justification personnelle à ses actions, et à la collaboration qu'elle met en place avec la vieille dame, mais là encore le côté qui revient encore et encore sur des scènes de sexe longues et ennuyeuse me saoule vite ( je m'en fous totalement qu' Aomame ait commencé sa vie sexuelle par une expérience lesbienne, ou qu'elle fantasme sur les vieux chauves...)
donc bon, si je dois continuer, ce sera aussi sous ce format, à écouter une heure par ci par là, en faisant mes promenades. J'aime bien la vieille dame et Fukaeri. Donc bon, peut-être pour savoir ce qui leur arrive.
J'ai bien aimé aussi le fait que le roman évoque des sujets sociaux particulièrement aigus au Japon, le patriarcat, la violence envers les femmes, et la loi qui prend très peu en compte les plaintes, les maris violents presque jamais inquiétés ( ici le suicide d'une femme régulièrement tabassé par son mari est simplement classé comme suicide, le mari n'était pas présent lors de sa mort, donc il est innocent, le suicide n'a rien à voir avec lui). Il y a aussi des choses intéressante sur les groupuscules extrémistes politiques et leur éventuelle dérive sectaires (les témoins de Jéhovah sont mentionnés, un groupe nommé l'Aube aussi, qui me rappelle fort la secte Aum)

Mais c'est loin d'être un coup de coeur, et je sens déjà que rapidement il ne m'en restera pas plus de souvenir que des autres livres.

Donc je me retrouve en porte-à-faux: tout le monde encense cet auteur, au point de dire qu'il mériterait le prix Nobel de littérature, donc j'ai l'impression que c'est moi qui ne pige rien, que je passe à côté de quelque chose...
Mais inversement je ne peux ignorer MON ressenti qui me fait dire que pour MOI, cet auteur là est vraiment surestimé. Ce n'est pas du fait que ce soit un auteur japonais, ou du fantastique, c'est juste que je n'adhère pas à ses délires. J'aurais aimé le trouver génial, comme les autres.
Donc là,je n'ai pas encore décidé sir je continuerai ou non, peut être pas tout de suite, on verra.J'attendrais peut-être la mise en ligne totale du tome 2

Pour la version audio, je l'ai écoutée via une chaîne Youtube, il y a parfois quelques soucis de chevauchement au niveau de l'encodage, et des phrases qui se chevauchent, mais c'est rare.
J'ai bien aimé les voix des lecteurs, mais, pour moi il y a un souci: on ne leur a pas donné d'information sur la prononciation du japonais,et donc on entend parfois des choses comme "Le dit des Heike" prononcé " le dit des Zeiké", "le premier ministre Nakasone"-> Nakazoné ou les nom des stations de métro de Tokyo qui écorchent les oreilles " Jiyûgaoka" -> "Djiu-gaoka"

Ceci dit, pour l'écouter, c'est par là

mardi 27 août 2019

Le Mari de mon frère t1 à 3 - Tagame Gengoroh

Voilà un titre que j'avais repéré depuis un certain temps déjà, et je pensais à la couverture qu'il s'agissait d'une petite fille qui pour une raison quelconque, habitait avec son frère aîné et le mari de celui ci, et des difficultés sociales de cette famille hors du lot, mais .. pas exactement.

De fait, il y est question de mariage pour tous, mais..plus que celà.


Pour planter le décor, Yaichi est un japonais tout ce qu'il y a de plus normal, à ce détail près qu'étant divorcé, c'est lui qui a la garde de sa fille Kana, 7 ou 8 ans, et non sa mère. Et un père divorcé qui a la garde de son enfant (même si dans le contexte, c'est logique: il a plus de temps, car il est propriétaire d'appartements qu'il loue, un travail qu'il fait le plus souvent à domicile, tandis que son ex-femme a une travail très prenant), c'est déjà plutôt rare.

Et donc ce duo père - fille reçoit un jour la visite de Mike, gigantesque canadien au look de bûcheron.Mike n'est autre que le mari, ou plutôt le veuf de Kyôji ,frère jumeau de Yaichi, décédé un mois plus tôt dans un accident. et ce veuf part donc en pèlerinage en mémoire de Kyôji sur les lieux où il a vécu. La situation gène un peu Yaichi, d'autant que Kana insiste pour que son tonton reste avec eux le temps de son séjour, et n'aille pas à l'hôtel. Mais Yaichi est un homme intelligent, qui se rend compte que ses quelques poussées d'homophobie du début sont, une construction sociale qui n'a rien a voir avec la personne qu'est- réellement Mike, authentique type bien et chaleureux, qui fait tout pour déranger le moins possible et se couler dans le mode de vie japonais en faisant oublier qu'il est " gaijin". Et d'ailleurs Kana est d'emblée conquise par ce tonton " qui vient d'un pays où il y a son nom, le "Kanada". Chose qui achève de convaincre Yaichi d'essayer de voir les choses non comme un adulte formaté par la société, mais comme un enfant, comme elle sont. Et à rétrospectivement se demander comment son frère a pris réellement son absence de réaction à l'annonce de son homosexualité, et comment lui prendrait la chose si Kana adulte lui présentait une petite amie.
Donc de saines réflexions.


Lorsque Kana dit que c'est bizarre que deux hommes puissent se marier ensemble eu Canada, mais pas au Japon, ce qu'elle dit en substance, c'est : " trop bizarre que les lois ne soient pas partout pareilles".
Quand elle demande " Mais alors entre toi et Kyôji qui est l'épouse?", elle fait évidemment référence au fait que habituellement , dans un mariage il y a quelqu'un qu'on appelle "mari" ( otto) et quelqu'un qu'on appelle " épouse" ( tsume), donc comment on fait quand les deux sont " otto" et est-ce qu'il peut y avoir des mariages à deux " tsume"?
Pas du tout au fait que ce soit bizarre que deux hommes ou deux femmes se marient ensemble, ou à leurs" rôles" dans le couple .
Evidemment, elle a 7ans, l'amour est une vague notion pour elle, alors la sexualité, n'en parlons pas, elle part du principe " bah, lorsqu'on se marie, c'est parce qu'on s'aime c'est logique.

Car oui, au delà de la thématique gay, il y est aussi question de deuil et de xénophobie. Mike est un étranger, et c'est presque aussi gênant que son orientation aux yeux de certains.


Et les regards en coin, à chaque voyage au Japon, j'en ai eu, sur ma tronche d'occidentale. Surtout qu'étant assez ronde, je ne corresponds pas à l'image d'épinal de la française vhculée par les films, je ne suis ni Carole Bouquet, ni Catherine Deneuve, on me prend à priori pour une américaine et donc, pas la bienvenue depuis la seconde guerre mondiale.
Parce qu'en général à la seconde où quelqu'un a eu le courage de venir me parler et après que je suis française, c'est la détente et la salve de questions sur Paris ( heu, 90% de la population française habite ailleurs, vous savez:D).

Mais le fait est que la xénophobie au Japon est liée à l'histoire récente d'une part et à l'idée que "un étranger ne connaît pas les codes sociaux, il va faire n'importe quoi, nous embarrasser et ce sera la honte sur 15 générations". il est vrai que les groupes de touristes qui arrivent à 50 font souvent n'importe quoi, mais globalement, ce n'est pas une méfiance de l'Etranger à cause de sa nationalité, mais plutôt à cause de sa supposée méconnaissance des codes sociaux japonais ( bon, il est vrai qu'il y a de sombres tartes comme ceux qui demandent le retrait des svatiska indiquant les temples bouddhistes sur les plans parce qu'ils y voient une croix gammée. Prouvant de fait qu'ils viennent en asie sans s'être un minimum renseigné sur la culture locale, et qu'ils ne connaissent rien à l'histoire mondiale non plus car ils sauraient ce qu'est une croix gammée et comment la différencier d'un symbole bouddhiste). Ce n'est pas vraiment, hors groupuscules politiques, une détestation globale de l'étranger.
Et entre mon premier voyage en 2007 et mon dernier en 2013, j'ai vu les choses évoluer: plus d'affichage en anglais, plus de prospectus en plusieurs langues..et les choses vont encore s'améliorer l'an prochain avec les JO de Tokyo, et l'arrivée massive de touristes, avec le vieillissement de la population qui impose un recours aux travailleurs venus des pays voisins. Le Japon va devoir en passer par une plus grande acceptation des étrangers, c'est nécessaire... Et qui dit arrivée d'étranger dit rencontres et mariages internationaux, et enfant binationaux aussi.

En tout cas je remercie l'auteur d'avoir fait un portrait très juste de Mike, un peu cliché du bûcheron canadien, mais pas du tout cliché de la grande folle.
Un homosexuel réaliste mais surtout présenté comme un personnage qui a bien d'autres caractéristiques : débonnaire, passionné par la culture du Japon, amateur de nourriture locale, de voyage, serviable.. son orientation sexuelle est le point de départ mais il n'est pas résumé à ça et ça fait bien plaisir. Un personnage qui ressemble aux gens que je connais dans la vraie vie, à mes amis... un portrait au final très respectueux.

Ce qui m'a fait penser (en plus de la manière très masculine dont sont représentés les hommes) que l'auteur était concerné de près.
Bingo, c'est un militant de la cause LGBT, et un auteur de mangas gays plutôt axés.. violence et SM. Celui-ci est un manga pour tous, absolument pas réservé à un public averti, et franchement j'espère qu'il le poursuivra, car déjà,qui dit plus de public dit une plus grande visibilité, et finalement il se débrouille bien dans le genre tranche de vie humaniste. Sans être le manga de l'année - il y a un côté un peu didactique car le public visé est justement celui qui n'est pas directement concerné, les hétérosexuels qui ne se sont jamais vraiment posé de questions - il y a une justesse de ton qui me plaît, et des réflexions plus profondes qu'il n'y parait, sur la société japonaise où l'homophobie ne semble pas exister.
Ne SEMBLE pas exister, tout est là. On ne fait pas parler de soi, c'est impoli, donc si on sort du placard, c'est le plus souvent au sein de la famille proche, et c'est tout, la société fera en sorte d'ignorer poliment cet état de fait..ce qui veut dire que bon, c'est toléré, mais pas franchement accepté, au nom de la discrétion. Pas formidable non plus comme situation: ça existe, on le sait, mais on n'en parle le moins possible car il est inconvenant de parler de soi ( comme il est inconvenant de parler d'autres sujets épineux: la dépression ou l'alcoolisme par exemple, ou tout ce qui peut déranger l'apparente harmonie de la société)

Donc, je n'ai pu lire que les 3 premiers tomes, car le 4° et dernier en date est sorti des rayonnages de la bibliothèque, il doit y revenir le 30 août, donc s'il n'est pas réemprunté, ou prolongé dans la foulée, je pourrai le lire avant de partir de Belgique.
D'ailleurs ma mère (72ans) arrive demain et je pense que ça l'intéressera de le lire, elle est aussi sensible que moi à ce genres de sujets.

jeudi 21 avril 2016

Rétrospective Kurosawa (5) - Vivre dans la peur ( film 1955)

Encore un sujet social cette fois, une décennie a passé depuis la fin de la guerre, mais c'est toujours d'elle qu'il s'agit, via le traumatisme collectif de la population qu'à causé la bombe atomique.


Traumatisme qui prend une dimension de névrose de plus en plus incontrôlable pour Monsieur Nakajima, directeur d'usine, devenu de plus en plus paranoïaque et qui s'est convaincu qu'émigrer est la seule solution pour éviter une nouvelle bombe.
Rien ne peut l'en faire démordre, ni l'échec de sa précédente tentative aussi comique que tragique ( construire un abri nucléaire à Hokkaïdo pour éviter les radiations venues du sud, opération coûteuse qui a failli ruiner toute la famille, pour tourner court lorsqu'une rumeur d'irradiation venue du nord lui a fait abandonner le projet), ni l'opposition de ses proches, légitimes ou pas .
Car au delà de sa famille officielle: une femme et 4 enfants adultes, Monsieur Nakajima cachait plusieurs maîtresses et trois enfants illégitimes.
Il n'empêche, tout ce petit monde partira au Brésil, le chef de famille l'a décidé. Le Brésil, c'est calme et loin des bombes, un compatriote déjà parti là bas lui assure que c'est idéal, une ferme l'attend qu'un japonais désireux de revenir au pays accepte d'échanger contre un terrain au Japon - pas l'usine, qu'il va falloir revendre pour acheter les terrain à échanger, vous voyez le trafic compliqué? - il n'y a aucune raison de ne pas vouloir y aller?
Sauf que..

Bien évidemment, personne ne croît à la réussite de ce nouveau projet irréalisable: embarquer enfants légitimes et illégitimes ensembles, épouse et les 2 maîtresses encore vivantes... il n'est même pas garanti que tout ce petit monde ne s'entretue pas avant l'arrivée, vu la manière très peu calme - et drôle pour le spectateur - dont ils manquent en venir aux mains au tribunal, car évidemment l'épouse légitime et les enfants voyant planer le risque de perdre à la fois leur travail et leur lieu de vie avec la revente de l'usine, qui seule permettrait un tel voyage, ont carrément décidé de faire reconnaître le père comme fou et le faire placer sous tutelle avant qu'il ne dépense jusqu'au dernier sou.Oui , mais une mise sous tutelle serait couper les vivres aux maîtresses et enfants naturels qui touchent une rente mensuelle. Zéro chance que la famille officielle la maintienne, dans ce cas là.

Projet irréalisable, mais également irréaliste, car comme le fait remarquer un personnage, il n'y a pas un seul endroit du globe qui soit à l'abri des bombes.  Et puis emmener sa famille c'est bien, mais vendre l'usine, c'est mettre à la rue les ouvriers qui resteront eux , exposés au danger, c'est mettre en danger le type avec qui il compte troquer la ferme, etc... impossible de protéger tout le monde. Les plaisantins finissent même par lui conseiller d'émigrer sur une autre planète, ce que Monsieur Nakajima devenu complètement fou, prendra au pied de la lettre.

Et pourtant il n'est pas le seul à avoir peur: le traumatisme est collectif, certains vivent avec en domptant leurs peurs, d'autres voient des bombes dans le moindre éclair ou entendent des alertes de raid aériens dans la moindre sirène d'usine.
Et surtout la peur est aussi contagieuse qu'un virus, la fin ouverte laisse planer le doute, mais à travers cet exemple unique et excessif, c'est toute une génération qui a du mal à se remettre de la bombe. Certains essayent de s'en sortir par l'humour et le sarcasme, d'autres par le travail, d'autres ne peuvent simplement pas faire face.

Et c'est encore une fois Toshiro Mifune qu'on retrouve, acteur fétiche de Kurosawa, dans le rôle de l'irascible et grognon M. Nakajima qui se laisse submerger par une peur panique qu'il refuse d'avouer et de s'avouer, au point de sombrer dans la folie ( chose surprenante: le film date de 5 ans avant Les salauds, avec le même acteur.. qui, maquillage aidant, donne l'impression d'être sexagénaire alors qu'il n'a que 35 ans... Vérifiez: le film date de 1955, l'acteur est né en 1920. Ses métamorphoses physiques de film en film sont surprenantes)
oui, cet acteur a en réalité 35 ans...
 Pour mémoire, le même dans les salauds, 5 ans plus tard, donc âgé de 40 ans.
Je trouve ça quand même assez impressionnant...

Et maintenant, le film prend une dimension encore plus contemporaine et glaciale.
Tourné 10 ans après les attaques d'Hiroshima et Nagasaki, mais entre temps, il y a tout juste 5 ans,  il y a eu la catastrophe de Fukushima pour nous rappeler que le nucléaire, qu'il soit militaire ou civil est loin d'être une chose sans danger, et qu'un séisme et un tsunami peuvent à tout moment entraîner une catastrophe démesurée pour peu qu'il se produise au mauvais endroit. Ca n'est pas passé loin il y a encore quelques jours...

samedi 22 février 2014

X-Day - Mizushiro Setona

Un shôjo lycéen, Hé oui!
Oui, mais attention pas n'importe lequel, on n'est pas ici dans le gentil-mignon-rose-cucul-la praline, puisqu'il va être question de souffrance psychologique chez des lycéens.. et un prof.

La première que l'on rencontre est Rika, élève de terminale, ancienne championne de saut en hauteur de son lycée, qu'une blessure à la jambe a  éloignée de la compétition pour quelques temps. Seulement voilà, si la blessure physique est guérie, le mental ne suit pas: elle n'arrive pas à se décider à reprendre, elle hésite elle cherche des faux-fuyants en prétendant se consacrer au bac, pour ne pas affronter sa peur. Aller au lycée chaque jour est devenu une véritable angoisse, car tout lui pèse, et surtout la sollicitude des camarades et de la prof de sport qui tentent de la convaincre de reprendre. D'autant que son petit ami vient de la quitter pour une autre athlète. Alors elle fait comme si. Comme si tout allait bien, comme si la rupture ne l'avait pas affectée, comme si elle était au régime pour expliquer son manque d'appétit .. et pour éviter de voir du monde, elle prend ses repas en salle informatique. Un jour, par curiosité, elle va aller voir le chat de l'intranet du lycée. Sous le pseudonyme de 11, elle lance la vague idée " le lycée m'ennuie, j'aimerais qu'il n'existe pas". Et certain vont prendre au sérieux cette idée, et la mettre en forme sur un chat personnel: puisque tous ont des problèmes liés au lycée, la solution est simple: le faire sauter, purement et simplement

Il y a "polaris", Nanaka au lycée, une fille très discrète, timide, qui ne se sent pas elle-même en uniforme, et change véritablement du tout au tout lorsqu'elle s'habille en Lolita gothique. Toujours sous pression, elle cache un véritable mal-être que la moindre petite contrariété peut pousser à des réactions violentes ou autodestructrices. D'autant que, même si ça n'est pas clairement dit, il semble que son caractère effacé au lycée fasse d'elle la "poire" idéale des corvées dont les autres veulent se débarrasser.

Il y a "Jangalian", M. Takano, le professeur de sciences naturelles, ce qui étonne les autres au premier abord. Mais lui aussi va au lycée à reculons: d'un caractère plutôt introverti, il n'aime que ce qui est "mignon" - chose mal vue chez un homme au Japon, et cache donc le plus possible cette part de sa personnalité. Et ce d'autant qu'une de ses collègues le harcèle sexuellement- ou en tout cas, il le ressent comme ça. Mais , comme Polaris, avec qui il s'entend au final très bien, c'est un personnage instable, pas taillé pour la lutte, et à qui le moindre événement quotidien peut faire péter un câble.

Et enfin, "Kin-san",  Kumihiko, dont tout le monde se demande ce qu'il fait là: élève de première  gentil, serviable, populaire, qui a de nombreux amis et de bons résultats scolaires. Alors pourquoi vouloir rejoindre ce projet explosif? En fait, il est le seul de la bande qui ai un réel problème, sérieux, et pas seulement du à des nerfs fragiles ou a une perception des événements quotidiens trop exagérée. Un problème qui a priori n'a rien à voir avec le lycée ( enfant battu par une mère instable mentalement) mais voilà, il veut se rendre "utile à quelqu'un" - même si l'auteur sous entend qu'il trouve là un exutoire aux coups qu'il se refuse à rendre.
Mon préféré de la bande des quatre, car justement, le seul qui vit réellement une situation tragique, et n'en fait pas - pas assez- une montagne. Lui et Rika sont plus crédibles car justement, moins outrés, moins excessif que les deux autres. On sent qu'ils peuvent faire face, ce qui risque d'être beaucoup plus compliqué pour la Lolita et le prof hypersensible. Et pourtant, pour avoir vécu successivement le harcèlement moral au collège et au travail, les situations de Polaris et Jangalian me "parlent" plus.
les couvertures de la première édition. Les 2 tomes ont depuis été réédites en un seul, c'est dommage,  car on perd la continuité entre les deux couvertures qui forment une seule image - voir en dessous

Et donc voilà, 2 tomes, où on assiste d'abord à la rencontre des différents personnages, et à la mise en place de leur projet dans le tome un. Vont-ils passer à l'action par la suite?

En fait, rien n'est moins sûr, car finalement, ces 4 laissés-pour-compte, qui souffrent de ne pouvoir être eux-mêmes au quotidien, peuvent se laisser aller entre eux à la tristesse, à dire leurs angoisses, à la crise de nerfs, ou simplement, compter les uns sur les autres. Ce qui fait le lien entre eux, c'est justement le fait d'avoir un projet dingue ( ils n'ont même pas conscience qu'en fait, ça s'appelle purement et simplement un attentat) et de trouver à chaque fois des raisons de le repousser. Car de complices, ils deviennent amis, ce qui leur manquait le plus à tous.

Donc un thème loin, très loin des amourettes habituelles, avec des sujets pas faciles, et en filigrane une critique de la société japonaise dans son ensemble, de la recherche de performance qui écrase les individus et leur sensibilité, de la nécessité de ne pas faire de vagues, même dans des cas graves, du harcèlement organisé ( l'ijime n'est pas implicitement cité, mais il plane dans le cas de Polaris). Le lycée est un microcosme carcéral -  l'éditeur français fait référence dans la post-face à l'étude de Michel Onfray sur le décor carcéral des institutions d'enseignement-  qui représente la société dans son ensemble. Les graphismes sont assez spéciaux, pas super mignons, mais c'est une caractéristique de cette mangaka très originale, donc on aime ou pas, mais elle a un style immédiatement reconnaissable de série en série (à l'occasion il faudra que je parle de "l'infirmerie après les cours" de la même dessinatrice/ scénariste)

Le tome 2 est complété par "le dernier dîner", un histoire de science-fiction par très réussie  et un peu trop  christique à mon goût: dans un monde ou n'existe plus ni pluie, ni soleil naturels, mais où l'on est habillé comme le petit Lord Fauntleroy, le bétail a été remplacé par des hybrides humains-bovins. Les vaches ont maintenant l'allure d'humains de très grande taille, doté d'oreilles de vaches. Et qui sont élevés pour leur viande. Un jeune humain va créer des liens d'amitié avec un veau, et refuser de le manger. Mouais, amitié sacrifice , tout ça, d'accord, mais le parti-pris de départ est quand même tiré par les cheveux: si on élève le bétail pour sa viande, en tout cas par ici, et si on le mange - enfin, à part les végétaliens - c'est bien PARCE QUE les bovins ne ressemblent pas à des humains. Donc des bovins humanoïdes, qui font preuve de jugement, de sensibilité, qui peuvent parler et essayer de fuir leur destin.. et tout ça sans que PERSONNE ne remette en cause cet état de fait, ben non, ça n'est pas convaincant. En fait, l'idée un peu boiteuse de départ aurait mérité paradoxalement d'être un peu plus développée ( un seul chapitre!) pour gagner en crédibilité. Là tel quel, on se demande où l'auteur veut en venir: allégorie sur l'esclavage? dénonciation de la consommation de viande? référence un peu relou a Jésus? ( car quand les japonais tentent d'exploiter les légendes - hé oui, je dis légendes! - chrétiennes, et c'est assez souvent, ça devient vite un gros bazar.
Donc, une courte histoire qui servait à faire le nombre de pages requises pour l'édition, mais tout à fait dispensable.

En tout cas hormis cet ajout peu convaincant, un manga que je recommande chaudement pour son sujet, sa dénonciation subtile de la pression sociale et ses personnages en marge qui tentent de s'en sortir.