lundi 14 août 2017

Mushishi ( tome 1) - Urushibara Yuki

Et je continue à explorer les recoins oubliés de mes étagères pour ressortir une énième série que j'ai mise en pause faute à l'époque d'argent et de place.

Mushishi, est un manga qui a 10 ans tout pile ( en France, il date de 2000 au Japon), mais j'avais d'abord découvert la série animée qui en était tirée, avec un générique qui rappelle un peu Simon And Garfunkel. L'animé est à cette image, un condensé de coolitude un peu hippie, hop, pieds nus dans la verdure, donc j'avais bien aimé.

J'y ai repensé en regardant Mononoké, on y retrouve un personnage solitaire qui se déplace avec une grande boîte dans le dos à la recherche de créatures plus ou moins fantastique, mais c'est à peu près le seul point commun.
Autant Mononoke a une approche très coloré, très baroque et quelques scènes d'actions, autant là, on est dans les teintes pastel, et l'introspection.



L'énigmatique héros se nomme Ginko, et va de lieu en lieu pour aider les gens à résoudre leurs problèmes de Mushi, en échange d'artefacts produits par ces créatures étrange ( encore une différence avec L'apothicaire, Ginko a une raison disons commerciale d'utiliser ses talents, et revend à un antiquaire les artefacts qu'il récupère)
Ginko est un mushishi, un expert des mushi ( le terme existe en japonais moderne, sous cette forme: 虫.Il signifie tout simplement "insecte", ou plus générale " petite bête, bestiole", et sert de clé pour construire d'autres kanji liés à cette idée, des variétés d'insectes, des escargots, des araignées.. des bestioles, donc!)

Mais ces petites bêtes là ne sont pas exactement les mêmes que celles étudiées par Jean-Henri Fabre ( qui limite plus connu au Japon qu'en France de nos jours), mais des entités primitives. Pas vraiment des yôkai, même si leurs manifestations dans le monde humain y ressemble beaucoup, là on est vraiment dans la pensée animiste chère au Shinto. Les mushi de l'histoire sont des créatures si primitives qu'elles dépassent le classement entre animal et végétal. Presque simplement des manifestations énergétiques le principe même de la Vie ( oui, on est à ce niveau là de métaphysique dans ce manga!)


Mais évidemment ce genre de manifestations peut causer des soucis au quotidien aux humais qui les subissent, allant du simple inconfort ( la première histoire met en scène un garçon dont les dessins prennent vie indépendamment de sa volonté, et qui, pour ne pas renoncer à sa passion, vit isolé, afin de ne pas avoir à subir les questions du monde entier), à de réels problèmes de santé lorsque les mushi parasitent les gens ( on a un village entier dont les habitants deviennent sourds, leurs oreilles sont parasitées par des mushi qui se nourrissent de sons, ou au contraire, par d'autres qui se nourrissent de silence, rendant la vie impossible à leurs infortunées victimes qui vient dans un bruit permanent à en devenir dingues, puisque le silence est absorbé:il leur pousse sur le frnt des cornes qui captent et amplifient tous les bruits;
une autre histoire met en scène une petite fille devenue hypersensible à la lumière car ses yeux sont aussi parasités par un mushi. Oui, ces deux histoires sont un peu écoeurantes..)

Parfois, les choses peuvent être encore plus tragique, comme l'histoire de l'homme qui rêve de catastrophes, lesquelles se réalisent. Le village le remercie de ses rêves prémonitoires qui leur permet d'échapper aux catastrophes, mais c'est l'inverse qui se produit, ses rêvent créent les catastrophes; Et là encore, c'est un mushi qui en est responsable.

Donc débarrasser les gens de ces désagréments est nécessaire, mais pas n'importe comment. On l'a dit, les mushi sont un principe vital, on ne se débarrasse pas d'un principe vital, et s'il est impossible de vivre avec, on essaye juste de limiter les dégâts ou de le renvoyer à la nature qu'il n'aurait pas du quitter.
Car en plus d'être philosophique et métaphysique, ce manga est écologiste.


Je m'aperçoit que même s'il m'a plu, je l'avais aussi mis en suspens parce qu'il me manquait des clés pour le comprendre. L'adaptation animée simplifiait les choses et était moins dure à suivre. Là, il y a beaucoup de non-dit, qui me paraissent maintenant plus clairs, en m'étant penchée sur la pensée shito et le fantastique asiatique.
Par exemple, et c'est vraiment un truc de base, les mushi qui parasitentles oreilles sont appellés les "Unn" pour ceux qui mangent les sons et les "A" pour ceux qui mangent le silence.

Ne connaissant à l'époque pas ce détail, ce n'est qu'à la relecture que j'ai tilté, parce que j'ai depuis VU des temples. Les statues de gardiens à l'entrée ( que ce soit des chiens lions, des renards, ou des personnages divins..) sont toujours deux, l'un avec la bouche ouverte, l'autre avec la bouche fermée.




Celui qui a la bouche ouverte dit "A" ( premier son dans le classement syllabaire japonais), celui qui a la bouche fermée dit " nnnn"( dernier son dans le classement syllabaire, et seule consonne isolée du japonais). Un peu comme en grec lorsqu'on parle de "l'alpha et l'Omega" pour évoquer quelque chose du début à la fin.
Sympa non?
On va plus loin?
Et si je vous disais que c'est tiré d'une tradition qui est loin d'être cantonnée au Japon?
A+UNN ( enfin, un u nasalisé), c'est le AUM sanskrit, qui est justement la vibration vitale, le son primordial.

Je ne remercierait jamais assez Tadashi, notre guide lors d'un voyage au Japon qui a attiré mon attention sur ce fait, et m'a involontairement, des années plus tard, permis de voir ce détail qui m'avait échappé lors de ma lecture.

Je crois que l'auteur de ce manga touche vraiment sa bille en matière de spiritualité orientale ( et pourtant dans ses explications, les pages rajoutées en fin de manga pour l'édition reliée, elle explique ne pas être du tout superstitieuse ni spécialement versée en religion).

Donc oui, techniquement, je dirais que ce manga a un côté animiste qui me plait beaucoup ( le mais de la dernière histoire est présenté comme une entité mouvante, liquide, sans conscience, mais animée d'une vie indépendante). Autant je suis loin d'être branchée par les religions européennes et le monothéisme ( ça m'a toujours paru trop " simple", trop "facile"), autant vous l'aurez compris j'adore tout ce qui touche à la mythologie, aux légendes, et la pensée bouddhiste ou shinto me parle beaucoup, mais alors beaucoup plus. Sans aller jusqu'à devenir croyante ou pratiquante, je suis certaine que considérer un peu plus la nature et les plantes, le vivant dans son intégralité, sans faire de gradation entre végétal et animal ne peut être que bénéfique.


Note perso:c'est d'ailleurs sur ces considérations que non, je ne suis pas végétarienne, même si j'ai par goût plutôt tendance à manger du végétal.
Je fais gaffe à la souffrance animale, et à consommer des choses qui font le moins souffrir possible, des oeufs de poules élevées en plein air par exemple, ou du fromage de vaches qui paissent dans un pré, mais je ne fais pas de distinguo entre une vie animal " supérieure" et une vie végétale qui serait "inférieure". On ne peut pas vivre sans que ce soit au détriment d'une autre vie, quelle qu'elle soit, on peut seulement faire attention à limiter son impact sur la nature, en essayant de ne pas faire n'importe quoi. Qui, par ricochet, nous affecterait aussi, on ne couvre pas impunément des champs entiers de pesticides sans que ça ne nous retombe un jour sur la tronche.

Je pense que c'est un peu le message que veut faire passer ce manga:la vie en harmonie avec la nature n'est pas toujours possible, c'est même souvent une utopie, mais le combat acharné pour lui imposer un point de vue humain est perdu d'avance. Il faut donc trouver un juste milieu pour que les deux parties y trouvent à peu près leur compte. Mais toujours en agissant avec respect.
A vous de voir si ce discours écolo et philosophique vous parle, parce que là, on est loin d'une série de baston contre les monstres. Oui, c'est lent, il y a peu d'action;le graphisme est esquissé et c'est contemplatif. Et ça fait du bien!
au pire, je vous conseillerai plutôt l'animation qui est de mémoire plus abordable au novice.

pas de fantômes cette fois, juste du fantastique teinté de philosophie.



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