lundi 2 février 2015

Deux amours cruelles- Tanizaki Junichirô

Tanizaki est un auteur dont j'avais déjà lu " le pont flottant des songes" il y a quelques temps, je l'avais trouvé pas mal, mais sans vraiment accrocher,, et je prédisais qu'il ne me laisserait pas une grand souvenir, et.. je confirme. Quand j'ai vu qu'un de mes bons copains avait lu un autre titre du même auteur pour le challenge écrivains Japonais, je me le suis fait prêter, histoire de donner une autre chance à l'auteur.

"Deux amours cruelles"  rassemble deux nouvelles ayant pas mal de thèmes communs, l'amour et la cruauté, le sacrifice, certes, mais aussi, et ça, c'est la bonne surprise, la musique.

Dans la première, "l'histoire de Shunkin" , le narrateur décide de nous raconter l'histoire d'une musicienne et professeur de musique, et de son disciple et souffre-douleur, quasi esclave Sasuke.
Petite, Mozuya Koto avait un bon caractère, était plutôt douée pour la danse et les arts que la richesse de sa famille lui permettait de pratiquer. Mais devenue aveugle à l'âge de neuf ans, elle n'a plus vécu que pour la musique, son caractère s'est aigri, et elle est devenue incroyablement orgueilleuse à force d'être couvée et traitée en reine par des parents surprotecteurs. Par manque de chance on la disait belle et talentueuse, ce qui l'a encore poussé un peu plus à un orgueil démesuré et, malgré tout courtisée par de nombreux hommes, elle développe en prenant de l'âge un caractère colérique dont le premier à faire les frais a été Sasuke. D'abord engagé comme guide pour la conduire à ses cours de koto, puis devenu son élève et martyre, et enfin son amant et semi-esclave volontaire. Car hors de question pour Koto, devenue Shunkin, son nom de métier, de condescendre à épouser un homme de basse classe, tot juste bon à lui réchauffer les pieds et a assouvir ses pulsions.
Le destin de ces deux là changera par la suite d'une agression dont est victime Shunkin, que sa morgue a conduite à se faire beaucoup d'ennemis.

Pas mal, je dirais, mais je n'ai pas 100% aimé, la faute aux personnages, Shunkin est bien trop orgueuilleuse et  Sasuke est bien trop masochiste pour que je puisse les prendre en sympathie. Par contre j'ai beaucoup aimé la narration, qui prend pour base une fausse biographie écrite par Sasuke et entreprend de la mettre en doute, avec un humour cynique assez réjouissant:
Koto est réputée très belle? Pourtant j'ai vu une photo, elle était petite, avec un visage régulier, mais plutôt banale.
Koto était exceptionnellement douée pour la danse? N'oublions pas que la biographie a été écrite par un admirateur éperdu qui lui était tout dévoué.
Koto avait un sale caractère mais ses professeurs passaient au dessus en disant qu'elle était douée et qu'on pouvait lui pardonner? Il faut plutôt se souvenir qu'elle était de famille très riche et que personne ne se serait risquer à punir une fille Mozuya quelle que soit son insolence.
J'aime bien cette idée de créer un personnage, de l'encenser.. pour mieux faire ressortir par la suite ses vices.

Nota: cette nouvelle contient une courte scène ( qu'on sent venir dès le début) d'auto-mutilation. Je préfère prévenir. Et personnellement je ne suis pas fan de ce genre de choses, même si c'est loin d'atteindre le niveau de "Patriotisme" de Mishima.

Par contre en fouillant, le net, je vois qu'elle a été adaptée au théâtre et jouée à Paris façon Bunraku. J'aime bien l'idée des oiseaux de papiers ( dans la nouvelle Shunkin élève des oiseaux chanteurs de grand prix)

La deuxième nouvelle "Ashikari" est plus courte, mais je l'ai préférée à Shunkin, en ce sens qu'elle ne met pas en scène deux personnage sans un rapport de sadomasochisme, mais un trio qui passe un pacte des plus étranges, qui me rappelle un peu ( un peu je dis) Cyrano.
Lors d'une promenade nocturne, le narrateur rencontre un homme étrange, qui au fil de la discussion va lui raconter une non moins étrange histoire de famille: Lorsqu'il était petit, son père, Serizawa,  l'emmenait tous les ans assister en douce à une fête en l'honneur de la lune, une fête prestigieuse avec musique, danses.. En grandissant, l'enfant découvre que la maîtresse de cérémonie Oyu-sama n'est autre que sa tante. Bien des années plus tôt, son père est tombé amoureux d'Oyu, rencontrée par hasard au théâtre. Cette affection était réciproque, mais Oyu était veuve avec un enfant en bas-âge et traitée en véritable reine par sa belle famille à la condition expresse de ne pas se remarier et de garder indéfiniment le deuil de feu son époux. C'est sans compter avec la soeur de Serizawa qui lui propose une idée un peu folle: courtiser et épouser Oshizu, la jeune soeur d'Oyu, ainsi, il pourra au moins passer du temps avec Oyu, en tant que beau frère. Oshizu n'est pas bête, elle adore sa soeur et en vient donc a accepter ce marché: elle épousera Serizawa, mais par respect pour sa soeur, ne touchera pas son mari, et au contraire favorisera autant que possible les rencontres entre son époux et Oyu. Et Serizawa et Oyu, passeront du temps ensemble sans rien faire non plus, par respect pour le sacrifice d'Oshizu. Le trio commence donc un étrange et malsain ménage à trois, parfois à la limite de l'indécence.; jusqu'à ce que les gens commencent à jaser.

Et donc, j'ai préféré cette nouvelle: on y retrouve la narration distanciée empreinte d'un léger humour, des situations à la limite du scabreux sans y tomber.. et surtout des personnages nettement plus sympathiques que dans Shunkin. Mais je note que dans les deux cas, les hommes sont volontiers portraiturés comme faibles, pathétiques et vaguement ridicules, alors que les femmes ont une sacrée force de caractère.


Pour lire le point de vue de Sylvain ( qui est toujours nettement moins prolixe que moi, mais illustre avec des estampes de sa collection personnelle) c'est par là!

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