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mercredi 12 avril 2017

Sengoku chôjû Giga ( série d'animation)

Attention encore quelque chose de totalement bizarre, tant pour son sujet que pour son graphisme qui arrive avec du neuf avec du vieux. Et même du très vieux en l'occurrence

Cette série animée composée de courts épisodes met en scène des personnages historiques de l'époque Sengoku ( XV°-XVI°) caricaturés à la façon des Chôjû Giga, une série de rouleaux du XII°-XII° siècle, qui déjà, parodiait les personnages de son époque - moines, sumos, seigneurs, colpoteurs, etc.. - sous forme de petits animaux: des lapins, des singes et des grenouilles, en particulier.. dans des activités aussi variées que la lutte, la prière, un cortège funéraire, la baignade à la rivière par exemple.


une grenouille en position de statue de Bouddha


J'ai eu l'immense chance de voir ces rouleaux exposés lors d'un de mes voyages à Kyôto , tant pis pour les deux heures de queue, ce sont des trésors nationaux fragiles qui ne sont pas exposés très souvent en intégralité, et franchement ce sont des pièces magnifiques à l'encre noire sur papier, un véritable manga médiéval ( le terme manga n'existe même pas, mais le "ga" de giga est le même caractère  " image". qui se trouve aussi dans " eiga" = film ou cinéma)
lutte sumo version batracienne
la nage dans la rivière



Déjà l'an dernier les studios Ghibli avaient réalisé un court métrage reprenant et animant ce trésor national pour une campagne publicitaire d'une compagnie d'électricité, si je ne me trompe pas, c'est loin d'être évident:






Je n'ai toujours pas installé les kanas sur mon ordi, mais au passage un peu de vocabulaire:
Usagi = le lapin
Kaeru = la grenouille
Nezumi = la souris
Fukuro = le hibou
Saru = le singe

C'est de ce dernier dont je vais reparler un peu plus loin.

Et donc, animer ce prototype de manga était plutôt évident, mais n'avait pas vraiment été fait au delà de cette campagne publicitaire.
La série Sengoku Chôjû Giga reprend donc le principe mais en le transposant: cette fois, les animaux représentent des personnages réels, identifiés ( Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi, Tokugawa Ieyasu, Date Masamune) avec un dialogue tout à fait contemporain, mais un code graphique médiéval.




Pour faire simple, imaginez un dessin animé français mettant en scène François I° et ses contemporains, caricaturés dans le style des tapisseries de la dame à la licorne, par exemple, et avec le même décalage temporel de dialogues que Kaamelott. Vous y êtes.

Et donc tous ces personnages historiques sont représentés qui comme Tanuki, qui comme Kappa, qui comme oiseau, qui comme tigre ou comme singe, etc...

Donc évidemment, n'ayant pas une connaissance très poussée de cette période, j'ai du mal à saisir quelques subtilités qui sont probablement des jeux de mots: le daimyô Nobunaga est représenté comme un oiseau un peu bas de plafond, et  Toyotomi Hideyoshi comme un singe.

Pour le singe, au moins je connais la raison: Le vrai Hideyoshi était surnommé " le singe" ou "tête de singe" car il était réputé être très moche ( surnom qui lui était d'ailleurs donné par l'ami Nobunaga au servive duquel il travaillait), et plus tard de manière plus valorisante pour mettre en avant sa ruse ( car.. malin comme un singe. Moche, mais futé, puisqu'il a réussi à devenir un des hommes les plus influents de son époque alors qu'il était fils de paysan).
Je trouve qu'il ressemble de manière frappante à la marionnette de Ah-que-Johnny des guignols de l'info. Sifflez, j'men fous.


Date Masamune est un dragon doté d'un bandeau de pirate (et effectivement le personnage historique était surnommé " dragon borgne"). il y a donc une logique dans la représentation, même si je ne connais pas la raison qui fait de Nobunaga un oiseau, un coucou exactement, et de Ieyasu un tanuki, je n'ai pas trouvé de mention de tel surnom après une petite recherche sur le web. Donc peut être une allusion à une réputation quelconque de ces animaux en fait?
En tout cas il est quand même fait mention  de Mori Ranmaru ( ici, un autre oiseau)  que tout le monde s'accorde à trouver " super louche" . Et de fait, l'authentique Ranmaru était le garde du corps de Nobunaga. Les ragots de l'époque disent que c'était une garde rapprochée. Très rapprochée. Sans être forcément illégales, ces choses là n'étaient pas vraiment bien vues à l'époque non plus, surtout quand on fricote avec quelqu'un qui a 30 ans de moins.

Après, la série fait 13 épisodes ( pour la 1° saison, une suite est en cours) de quelques minutes, c'est donc un format court. J'ai presque envie de dire heureusement , parce que c'est la les limites pour le spectateur qui n'a pas une connaissance de base sur l'histoire japonaise ( et j'avoue totalement de grosse lacunes sur l'histoire du Japon classique): si la forme est agréable, il faut je pense avoir déjà une idée des lieux, personnages et événements parodiés, pour justement saisir la parodie. Ce qui est surement le cas du spectateur japonais lambda qui a du apprendre les grandes dates à la primaire, au même titre qu'un français saura facilement à quoi font référence les dates 1515 ou 1789, même s'il a oublié les grandes lignes de la période en question.
Là... je nage un peu, et du coup, sans connaître l'élément d'origine difficile de saisir vraiment la parodie, sauf dans les épisodes plus axés "comique de situation". et ce d'autant que les épisodes ne se suivent pas chronologiquement, deux épisodes successifs peuvent être séparés de plusieurs décennies, puis le suivant reviendra en arrière.

Alors intéressant, oui, parce qu'il m'a fait parler du Chôjû Giga, déjà et parce que la frustration me donne envie d'en savoir plus sur la vraie histoire. Mais en effet, frustrant quand on manque des notions de base et qu'il n'y a pas de suite narrative suffisamment marquée. Dommage, l'idée me plaisait bien, mais je nage vraiment. Si j'ai l'occasion d'ici là de me renseigner sur l'histoire "sérieuse", un jour peut-être je pourrais en apprécier la parodie, mais là, je n'ai tout simplement pas les clefs nécessaires.
Journée spéciale " le Japon historique"

dimanche 9 avril 2017

Bokashi, le compost japonais

Hop,  totalement imprévu, parce que j'en ai un peu parlé aujourd'hui justement sur Facebook. Attention, il va être question de... poubelles.

Depuis l'an dernier, et mon déménagement, j'ai une assez grande terrasse en étage, et évidemment, il était impensable pour moi de ne pas y mettre quelques plantes potagères.. et des fraisiers en pot. Autant dire que je débute dans le jardinage et je n'ai pas spécialement la main verte. Mais j'ai peut être des lecteurs fans de jardinage qui vont être intéressés, s'ils ne connaissent pas déjà.

D'autre part, j'habite dans un endroit très chaud en été, et c'est en général ce moment là que choisissent - à dessein - les éboueurs pour se mettre en grève. Et ne pas pouvoir sortir les poubelles pendant 3 semaines en juillet.. voilà, vous voyez le problème.

J'ai donc cherché une combine pour faire du compost, tout en habitant en centre ville, et j'ai trouvé, tout simplement en grande surface, une solution japonaise, le bokashi ( matière organique fermentée, en japonais)

Contrairement au compost à l'air libre, où il s'agit d'empiler en tas les déchets verts et les laisser moisir  ( impossible en ville évidemment), cette fois, c'est un compostage anaérobie, soit, sans apport d'oxygène .

Concrètement, on entasse les déchets dans un seau, soit simple, soit fait exprès muni en bas d'un robinet ... vous allez comprendre plus loin pourquoi. Et hop, couches par couches, et on alterne avec quelques cuillères d'un activateur bien spécifique, à base de son de riz ensemencé de levures (le but du jeu étant d'apporter dès le départ, les "bons" champignons et les "bonnes" levures et bactéries). Et, différence importante avec le compost aérobie, il ne produit pas de chaleur. Pas de risque pour le seau en plastique, ou ce qui se trouverait à proximité.
On tasse et on ferme jusqu'à la prochaine fournée d'épluchures.
Enfin, pas seulement d'épluchures, l'autre différence majeure avec le compost extérieur: on peut tout y mettre ( peau de poulet, arêtes de poisson, déchets animaux...). Par choix personnel, je ne le fais pas, mon compost reste donc 100% végétal.

Et du  fait d'être enfermées, désolée de le dire comme ça, mais les épluchures " marinent" car il s'agit d'un compost par fermentation. Oui, comme de la bière, de la choucroute ou du kimchi.
Donc au passage, pas d'invasion d'insectes ou d'asticots. Et quand on ouvre le seau, l'odeur est un peu piquante, mais pas immonde. Quand le seau est fermé en revanche, rien. C'est un compost qui, paraît-il, peut être fait en cuisine. Mais vu la taille de ma cuisine,le mien est dehors, bien fermé.

Et on revient au robinet dont je parlais plus tôt, car c'est la subtilité de la chose: le compost se tasse sur une grille et, en fermentant, produit un liquide qui sent la levure concentrée. Donc le robinet sert à vidanger, et il suffit de rajouter le liquide de compostage, dilué à 1% à l'eau d'arrosage, car il est très acide.
Par la suite, une fois que le compost lui même est fait, il faudra le mélanger à la terre et le laisser reposer un peu, car il est aussi trop acide pour être utilisé pur. Mais je n'en suis pas là, il va en fait bientôt me falloir un second seau pour continuer à empiler, le temps que le premier se finisse.

Mais est-ce que ça marche?

Oui, oui et re-oui.

la preuve par l'image!
Testé et approuvé par mes fraisiers, je les ai arrosés une fois avec le mélange d'eau et de jus de compost en mars, et une fois en avril. Voilà le résultat ( hum, celui de droite a moins de fleurs mais seulement parce qu'il est plus tardif. Mais ma mère n'a pas encore arrosé les siens de cette manière et me confirme qu'ils sont loin d'être aussi fournis). La menthe et la marjolaine ont l'air d'apprécier aussi.

Encore un peu de patience et à moi les bonnes fraises bio, cultivées à la méthode japonaise. C'est simple et à la portée d'une débutante comme moi. Avec le double bénéfice de réduire mes déchets en les valorisant

Pour en savoir plus:
Le compost bokashi. 
ou cette page en anglais qui précise que la méthode a été inventée ( ou plus probablement peaufinée) par l'université d'Okinawa en 1982, car le même système se retrouve aussi en chine et en Corée.

en japonais, ça se dit " ichigo", mais peu importe la langue, j'en mangerais par kilos!


samedi 8 avril 2017

rétrospective Kurosawa ( 7) - l'Ange Ivre (1948)

Comme l'an dernier, je n'arrive pas à voir les films dans l'ordre chronologique, mais tant pis.
Je parlais donc précédemment de "Vivre", avec Takashi Shimura dans le rôle principal, bureaucrate ramolli par sa vie morne.
Sa prestation ici est aux antipodes: le médecin Sanada est énergique, colérique et n'hésite pas à affronter de face les mafieux sans trembler.
Face à lui, l'autre acteur fétiche de Kurosawa, Toshiro Mifune, campe un jeune mafieux qui joue les gros durs en l'absence de son chef, à l'ombre depuis 5 ans, se vante de n'avoir peur de riens mais est terriblement vulnérable face à un ennemi aussi insaisissable que la maladie.
Les deux ont une certaine tendance à abuser de la bouteille, alors qui, du médecin en blouse blanche ou du mafieux en costume immaculé est l'ange?





 ambiguïté entretenue par le fait que seul Mifune soit présent sur l'affiche originale


D'après le dialogue c'est le médecin, ange gardien d'une population miséreuse agglutinée autour d'une mare crasseuse cause de mauvaise santé généralise dans son secteur.
Mais le titre pourrait aussi désigner aussi bien le bandit naïf qui ne se rend même pas compte qu'il n'est qu'un pion pour le parrain local.



Entre ces deux là, les relations sont loin d'être facile: Matsunaga le bandit vient un soir se faire ôter un " clou" de la main. Drôle de clou en vérité que retire sans ménagement le médecin, se faisant un malin plaisir de torturer un peu au passage un membre de la pègre type de gens qu'il considère  à peu près au même niveau que des parasites.


Mais le médecin se rend très vite compte que Matsunaga est avant tout un pauvre type, qui présente les premiers signes d'une tuberculose, et qu'il à beau jouer les durs et prétendre qu'il n'a peur de rien, il est en fait mort de trouille face à la maladie qu'il s'obstine à refuser de soigner par fierté.

Soigner ce patient rétif, ce caïd bien peu taillé pour le milieu ( le bandit profite de son impunité pour piquer régulièrement une fleur sur l'étalage du fleuriste du coin, alors qu'on se doute qu'il pourrait impunément piocher dans des marchandises de bien plus de valeur.. un bandit un peu sentimental quelque part)  et tenter de le remettre sur les rails devient une affaire personnelle pour le médecin, qui voit en Matsunaga une sorte de double plus jeune. Sanada aurait pu avoir la belle vie et un bon emploi dans une clinique renommée, s'il n'avait pas eu une addiction à l'alcool.



Moins intéressant graphiquement que les films de la décennie qui va suivre, mais vaut pour l'étonnant duo d'acteurs, et la peinture de la déliquescence du Japon d'après guerre. Dans un pays ruiné, tout va à vau-l'eau ( et de l'eau il y en a des quantités ici, de la mare croupissante aux déluges qui tombent régulièrement du ciel sur ce coin dont on peine à croire qu'il se trouve à Tokyô) et les bandits font leur loi, tant l'administration est dépassée par les événement ( et on la verra encore tout aussi dépassée dans les films suivants). Les filles passent leur temps au jazz club du coin, à tenter de séduire les plus hauts chefs de la mafia pour se faire offrir de somptueux cadeaux, bijoux et fourrures, que Nanae l'entraineuse de bar entasse de manière absurde dans sa chambre de location miteuse. Le pays est désorganisé et laissé littéralement aux mains de la pègre. Dans ce cadre aussi désolant la relation difficile mais qui se teinte d'une amitié bourrue entre les deux anti-héros que tout oppose tient du miracle.

La transformation physique de Mifune, dandy séducteur aux costumes impeccables et aux nombreux succès féminins au début du film, en pauvre type amaigri , chancelant et maladif qui n'est plus que l'ombre de lui même, mais tente quand même de sauver les apparences,  à la fin est étonnante, quasiment expressionniste.
Au delà du drame personnel des principaux protagonistes, c'est surtout une peinture sociale comme on a pu également en voir en Europe après la Guerre.
Un bon film donc, intéressant, par son sujet et sa critique sociale, les deux acteurs sont excellents, mais il lui manque quelque chose, qui va vite arriver par la suite. Peut-être une ambition, ou une ampleur qui n'est pas encore vraiment là.
Il y a quelques scènes mi-cocasses mi tragiques ( tel cette baston de mafieux qui dérapent dans la peinture et se retrouvent "blanchis" au sens propre), on sent que le réalisateur n'est pas un débutant, mais qu'il n'a pas encore tout à fait atteint son plein potentiel.


L'ange Ivre pâtit aussi du fait que je l'ai vu juste après Vivre, et qu'on y retrouve beaucoup de sujet communs: la maladie, la misère, la lutte d'un individu contre son sort...et que par conséquent, la comparaison n'est pas en faveur du plus ancien des deux. Mais il reste un bon film malgré tout, avec quelque chose de russe là dedans ( ce qui n'étonnera pas puisque pas mal des sujets de Kurosawa sont inspirés de la littérature classique occidentale, et je ne l'avais pas dit, mais Vivre était plus ou moins une transposition de "La mort d'Ivan Illitch" de Tolstoï)

Et je note deux petites remarques du médecin à son infirmière, Miyo: ancienne maîtresse du chef Okada , qui risque de sortir de prison d'un moment à l'autre, elle hésite entre rester cachée chez le médecin ou retourner trouver Okada, qui la cherche et menace le médecin, alors que sa vie est en danger - ça n'est pas précisé, mais j'ai fortement l'impression qu'il est allé en prison parce qu'elle l'a dénoncé ou quelque chose de ce genre. Sanada lui fait d'abord remarquer que hommes et femmes sont égaux , et deuxièmement,  qu'elle n'a pas à se sacrifier, que c'est une mauvaise habitude japonaise.Japon 1948 pour mémoire, on n'est pas franchement dans le pays le plus égalitariste du monde, et le médecin critique une convention sociale très courante.
La censure s'est un peu assouplie avec la fin de la guerre, mais ce n'est que relatif, et on ne m'ôtera pas de l'idée que c'est la critique sociale qui prime sur tout le reste, bien qu'elle n'apparaisse que par métaphore ( la mare ) ou au détour d'un dialogue.


La séance cinéma du vendredi se prolonge le samedi ( parce que j'ai trop de films à chroniquer!)

vendredi 7 avril 2017

Rétrospective Kurosawa (6) - Vivre (1952)

Comme je l'espérais, la rétrospective commencée l'an dernier  est reconduite cette année, dans plusieurs cinémas en Franc.
Par manque de temps (créneaux horaires compliqués) j'ai loupé Chien enragé et Le plus dignement , les deux premiers programmés.
C'est donc "Vivre" qui commence cette nouvelle saison ( à ne pas confondre avec "Vivre dans la peur" du même réalisateur)






"Vivre" c'est l'histoire de la vie ou plutôt de la fin de vie de Monsieur Watanabe, sexagénaire, employé de mairie qui n'a jamais rien fait de sa vie, hormis travailler. Ses collègues, mi médusés, mi consternés font remarquer qu'il va bientôt passer le record de 30 ans passés au travail sans jamais prendre un seul jour de vacances. Un travail ennuyeux au possible qui consiste à tamponner des formulaires administratifs à longueur de journée. 
Mais Monsieur Watanabe ne va pas très bien, un souci d'estomac, les médecins lui parlent d'ulcère, mas il a bien deviné qu'il est en fait atteint d'un cancer. Et au Japon en 1950, on ne dit pas le mot cancer, équivalent de "condamnation à mort".On préfère mentir au patient pour qu'il "vive sereinement le temps qui lui reste". et pour monsieur Watanabe, c'est 6 mois , tout au plus.



Alors l'employé modèle, qui commence naturellement par déprimer, va quand même décider d'utiliser à fond le court temps qu'il lui reste.





Et en premier lieu se payer du bon temps, avec un compagnon improvisé, écrivain sans grande espoir d'être un jour reconnu , qui va lui faire faire la tournée des grands-ducs: bars, restaurants selects, pachinko, night-clubs, clubs de strip tease, escort -girls. En 5 nuits, Monsieur Watanabe va rattraper toute la folle jeunesse qu'il n'a pas eu, et depuis qu'il est veuf, sacrifiant son temps et son argent à un fils unique qui ignorant tout, commence à songer à lui emprunter l'argent de sa future retraite.

Après quoi, rencontrant par hasard une employée pauvre de son service qui veut changer d'emploi pour faire quelque chose qui lui plaît vraiment, il va s'évertuer à lui rendre service,àlui faire des cadeaux, de manière envahissante pour la fille qui se demande s'il n'aurait pas un peu le démon de midi. Erreur. Il veut seulement passer du temps avec quelqu'un de jeune et d'énergique, c'est un peu la fille de substitution qu'il veut gâter. A elle, il va pouvoir enfin dire ce qu'il n'a pas pu dire à son fils, qui ne l'écoute même pas.




Laquelle , pleine de bon sens, lui fait comprendre que non seulement son fils ne lui doit rien, c'est monsieur Watanabe qui s'est enfermé seul dans son système. Le fils ne lui a jamais demandé de faire autant de sacrifices.
Mais que plutôt que de s'évertuer à satisfaire une personne, il y a bien UNE chose que lui seul peut faire et..
PAF!
Mort de Monsieur Watanabe. en plein milieu du film. C'est audacieux!
On découvre donc en seconde partie, via les discussions des invités à ses funérailles comment il a réussi in extrémis à donner un sens à sa vie.

Dit comme ça, ça a l'air sinistre, mais étonnamment ça ne l'est pas. Parce qu'il y a une bonne dose d'humour noir et d'absurdité dans le film: tout commence par une délégation d'habitant d'un quartier insalubre qui veulent faire couvrir les égoûts qui empuantissent leur rue, attirent les moustiques et propagent les maladies, pour mettre en lieu et place un parc avec jeux pour enfants.
Les malchanceux sont alors promenés de service en service: accueil, qui les renvoie sur l'habitat urbain, qui les envoie à l'assainissement, qui les envoie au service de la jeunesse, qui décide que ça dépend du service des égouts, lesquels penchent plutôt pour les espaces verts, qui estiment que c'est l'adjoint au maire qui va pouvoir trancher, lequel leur indique de se rendre à l'accueil...

Et cette charge contre une administration incompétente est férocement drôle. On est en 1950, le Japon sort de la guerre dans l'état qu'on connaît, et se retrouve avec un système administratif coincé là où il en était avant guerre: compliqué, vétuste et désorganisé. Ce qui est magistralement rendu par le cadrage - j'ai déjà dit à quel point je considère Kurosawa comme un maître en la matière. Employés étriqués, coincés dans une jungle de dossiers qui s'entassent derrière, à gauche, à droite, débordent des bureaux.
Ces lignes verticales isolent en particulier Monsieur Watanabe, seul avec son secret, seul et parfois flou au premier plan, déjà plus vraiment de ce monde,  avec une mise au point sur l'activité qui se passe derrière, les collègues qui trament pour savoir qui prendra sa place quand le vieux partira en retraite...


Plastiquement en plus c'est superbe. Mais, que ce cadrage est beau!

Épiques aussi, ces funérailles très dignes qui finissent en beuverie généralisée et en charge contre l'immobilisme de l'administration... et en ce qui concerne la conclusion, elle est d'un cynisme et d'une absurdité que j'hésite à qualifier entre réjouissants et consternants.

Mais donc, le film n'est pas triste, puisque le héros, plutôt que de se laisser abattre , cherche à réagir de manière un peu puérile, mais aussi constructive. Plutôt drôle donc et mélancolique aussi à l'image de ce plan où le héros chante une chanson de l'ancien temps dans une boîte à jazz, y mettant tout son coeur, chanson qu'il reprendra plus tard dans un plan saisissant de beauté, un parc sous la neige... et dans un certain sens plein d'espoir.





L'excellente idée que d'avoir pris Takashi Shimura, l' autre acteur récurrent de Kurosawa avec Toshiro Mifune, plus jeune que son rôle de sexagénaire ( il avait 47 ans), de le vieillir pour qu'il ai l'apparence d'un vieux croulant au début.. et de le faire ensuite paraître plus jeune dans la seconde partie, et sur la photo de ses funérailles: l'homme prématurément vieilli dans sa vie étriquée, qui retrouve une seconde jeunesse en apprenant qu'il va mourir et paraît donc réellement avoir rajeuni.

A tel point qu'il a l'air plus vivant sur sa photo de funérailles que pendant tout le reste du film

Un film sur la mort, paradoxalement plein d'espoir doublé d'une charge féroce contre l'administration sclérosée, "momifiée" à l'image du surnom que la jeune femme avait donné à son chef, pleine de paperasses inutiles qui prolifèrent comme autant de métastases. C'est l'administration qui est le vrai malade dans cette histoire.

J'ai adoré. J'ai l'impression de dire ça de chaque film ou presque ( mais un an après je peux dire que parmi la première fournée, ceux qui m'ont le plus marquée, et dont je me souviens le plus vivement, sont le Château de l'araignée, Vivre dans la peur et un cran encore au dessus, Ran, qui était présenté en complément par le cinéma qui programmait les autres.
Je pense que ce Vivre arrivera en bonne place dans mes favoris.
La séance cinéma du vendredi commence avec Kurosawa ( Akira, je précise car un second Kurosawa commence à se faire connaître)

jeudi 6 avril 2017

Yakudoshi, les années de malchance

Oui, la malchance, la poisse, la guigne.. Comme celle qui me colle au train depuis ma naissance.
Et comme je vais fêter mes 40 ans demain, je commence à m'inquiéter, depuis qu'un ami qui vit au Japon m'a expliqué ce qu'étaient les mauvaises années. Et que, comme pour corroborer ça, il avait accumulé les tuiles l'année de ses 42 ans.




Comme il y a des jours fastes et néfastes, il y a au Japon, des années entières de poisse, qui dépendent de celle où vous êtes né(e)s.
Car oui, les années de malchance dépendent en plus du fait d'être un homme où une femme.
Autant dire que je n'y crois pas un brin, mais comme j'adore tout ce qui touche au folklore,ça m'éclate.
Voyons ce que dit l'ami Wikipédia ( oui, j'ai aussi d'autres sources, mais pour une présentation, c'est suffisamment succinct et clair)
Voilà, plus complet la traduction en anglais d'un article du yomiuri shinbun, un journal authentiquement japonais.
C'est une tradition qui remonte à très loin, pour ne pas dire à la nuit des temps et vient de l'astrologie traditionnelle orientale. Et au cours des siècles, les années de malchance ont  parfois changé, suivant un calendrier de 12 ans le plus souvent : donc 13 ans, 25 ans, 37 ans etc..Et il parait que 99 ans n'est pas un très bon âge non plus, je suppose que c'est parce qu'on a toutes les (mal)chance de ne plus être très vivant la suivante. Ou alors perclus de rhumatismes si on l'est encore.

Et oui, ça commence à 13 ans, parce qu'en Asie on compte comme 1 l'année de naissance ( la période de gestation compte, donc, techniquement on a 9 mois le jour de sa naissance...et donc on a 2 ans au nouvel an lunaire suivant)
Exemple sur ce site sur la culture chinoise: quelqu'un né  en décembre aura 2 ans en janvier de l'année suivante. Je suis née en 1977, mais, en calcul lunaire je "date" de l'été 1976, et si je calcule avec ce site, j'ai donc fêté mes 41 ans lunaires le 16 mars dernier)
Et l'année maudite commence donc à partir du nouvel an lunaire de l'année en question.

quoi qu'il en soit, à l'heure actuelle, les années les plus néfastes seraient 25 , 42 et 61 ans pour les hommes, 19, 33 et 37pour les femmes.

Voyons, que m'est il arrivé l'année de mes 19 ans ( 1995, donc, en calendrier lunaire).j'ai réussi mon bac les doigts dans le nez, j'ai trouvé mon premier boulot étudiant, donc, plutôt bon en fait..
33 ans, en (donc 2009, toujours un an d'écart). J'avoue ne pas avoir beaucoup de souvenirs de cette année là, donc rien de bien important on dirait.
37 ans, ça fait 2013, l'année où j'ai été titularisée à la mairie. Donc plutôt bon aussi, même si j'ai détesté ce travail, ça a été tout de même la possibilité de ne plus avoir à chercher d'un mois sur l'autre et aussi mon 3° voyage au Japon . Donc non, pas grand chose à redire.

(par contre 1996 a été une année très très moisie pour moi, ça fait donc bien 19 ans en calendrier grégorien, mais ça ne marche pas pour 2008 et 2012)


Ou alors, c'est parce que j'ai contrecarré le destin en faisant provision d'o-mamori à chaque voyage ( et d'yeux bleus pour chasser le mauvais oeil quand je suis allée en Turquie :D)

dans certains temples, une petite traduction en anglais explique au touriste ce le but de telle ou telle amulette. Marrant car sur cette photo trouvée en ligne, on voit l'un de ceux que j'ai ramenés: au premier plan la boule rose et blanche est en fait un grelot orné de fleurs de cerisiers supposé attirer la chance. Je le trouvais juste très joli en fait ( et en plus ça fait des souvenirs typiques à ramener aux amis pour peu de frais et un encombrement minimal.


Calculer ses années de malchance
ici, en faisant défiler les années avec les flèches, exemple pour 2013, elle est mauvaise pour les hommes nés en 1989, 1972 et 1953  ( années européennes, les autres sont les équivalents japonais en années de l'ère Showa, qui a commencé en 1926 et fini en 1989 à la mort de l'empereur Hirohito) et les femmes nées en 1995 ( attention, on a changé d'ère, c'est la 7ème année de l'ère Heisei, soit la 7ème année du règne d'Akihito) et celles nées en 1981 et 1977. Oui ça aurait été plus simple de rentrer quelque part son année de naissance pour avoir le calcul des années de guigne, mais bon...


Mais cette histoire d'années de malchance est très célèbre au Japon, en témoigne le synopsis de cette série  que je n'ai pas vue au demeurant - mais dont le sujet est l'année maudite d'une femme de 32 ans.

Alors tant mieux si vous avez traversé les années maudites sans dégât, bon courage à ceux qui ne les ont pas encore atteintes.
Quant à moi, je vais donc pouvoir fêter mon anniversaire tranquillement sans crainte du mauvais oeil!



samedi 1 avril 2017

Les Japonais - Karyn Poupée

Encore un livre que j'ai pris un peu au hasard en version e-book, au motif que 653 pages c'est quand même un peu lourd à transporter.

Bien m'en a pris car..  il ne m'a pas convaincue. Il y a du bon, du moins bon, et de mon point de vue, du carrément agaçant.



Pour commencer, je ne m'attendais pas à quelque chose d'aussi axé sur l'économie, puisque l'auteur y aborde pour une bonne moitié l'évolution économique du pays, sorti ruiné de la seconde Guerre Mondiale, au sens propre comme au figuré, évoquant la réalité alors occultée par l'Amérique triomphante ( des hordes de SDF affamés dans les rues par exemple). Et comment suite à une politique austère mais judicieuse, le Japon a pu s'en sortir en quelques décennies, la Haute Croissance des années 60 et les " 3 trésors" que tout un chacun voulait alors posséder: TV, Lave-linge, Réfrigérateur dans les années 50, puis TV couleur, Voiture, climatisation dans les années 60. Le boom économique qui s'est achevé brutalement au milieu des années 90 lorsque la "Bulle Spéculative" dans laquelle le pays s'était enfermée s'est soudainement dégonflée.

Tout celà est loin d'être inintéressant, surtout lorsqu'elle aborde l'importance économique des structures comme les konbini, ces chaînes de supérette que l'on trouve partout au Japon et qui vont au delà de ce qu'on entend en France par supérette ( il y a de menus services postaux, le retrait de colis, la possibilité de consulter ses comptes d'envoyer des mandats, etc..) ou les services de livraison ultra rapide de porte-à-porte ( et là aussi, j'aimerais voir un tel service chez nous, je suis prête franchement à y mettre le prix).

Passionnant: tout ce qui a trait à l'histoire proprement dit, notamment la constitution et son importantissime article 9 qui permet au Japon d'avoir des forces de défense mais pas d'attaque - bien qu'il soit un peu contourné par moment. Faisant du pays un pays constitutionnellement pacifiste depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Et pas plus tard qu'aujourd'hui, on aimerait croire à un poisson d'avril, j'ai vu que quelques politiciens se disaient qu'attaquer la Corée du Nord militairement serait une bonne chose. Autrement dit, violer ouvertement la Constitution, et pile sur un des article auquel la population est le plus attachée. N'oublions pas que la dernière fois que le pays a pris part à une guerre, sa participation s'est soldée par 2 bombes nucléaires sur les populations civiles. On peut comprendre que les populations en question tiennent à ce que leur gouvernement évite de se mêler à nouveau aux conflits internationaux. Mais pas de problème, les politiciens ont décidé qu'attaquer la Corée du Nord entre parfaitement dans le cadre de l'armée de défense. Mouais....

Autre passage intéressant et qui a le mérite d'être présenté simplement: les différences fondamentales entre l'industrie à la chaîne américaine ( le fordisme: produire sans arrêt au maximum, des pièces autos par exemple, quitte à ce que l'offre soit supérieure à la demande et qu'elles restent des années en stock, sans se préoccuper vraiment de retirer les pièces ratées, la quantité sera suffisante pour le faire plus tard) et le travail à la chaîne japonais ( le toyotisme: produire à flux tendu, à rebours, en partant de la demande pour fournir exactement le nombre de pièces demandées, sans accumuler des stocks qui prennent de la place et de la poussière. Ce qui nécessite de s'occuper immédiatement des vices de fabrication). Deux visions qui s'opposent totalement pour un même but visé en fait.
De même lorsqu'elle analyse l'échec de l'implantation au Japon des magasins Carrefour, qui n'ont pas repensé leur organisation en fonction des particularités du pays, ont simplement fait la même chose qu'en France en implantant des supermarchés en périphérie des villes et.. s'y sont cassé les dents:
Parce que les maisons japonaises n'ont pas la surface des maisons françaises et que les gens ont l'habitude de faire leurs courses en fonction du besoins dans une des nombreuses supérettes au coin de leur rue, ils n'ont pas franchement d'intérêt à perdre un temps libre déjà restreint pour aller faire des courses en voiture - que beaucoup n'ont pas, pas d'intérêt dans les grandes villes bien desservies en transports publics - en périphérie pour remplir d'immenses caddies avec des denrée que l'ont aura pas la place de ranger. Donc, gros flop. CQFD.

J'ai aussi apprécié le fait qu'elle mette en relation l'obsession quasi maladive du pays pour la ponctualité (parfois aberrante lorsqu'elle conduit à un accident de train majeur pour rattraper 2 minutes de retard) avec les contingences naturelles du pays: quand on est soumis aux aléas climatiques ou naturels ( typhons, tremblements de terre, volcans, ras-de-marée..) avoir une organisation irréprochable le reste du temps permet en effet de réagir rapidement et efficacement. Ca se tient. De même qu'un sens de la coopération peut effectivement trouver légitimement sa source dans cette nécessité de faire front ensemble contre les éléments.*
Ce qui conduit également à une acceptation quasi générale des gens à être suivis à la trace ( et à pouvoir suivre leurs proches en temps réel) grâce aux puces électroniques contenues dans les multiples cartes de bus, train paiement, etc... même s'il faut en passer par corrélation par une invasion continuelle de publicités.
Ce qui serait considéré comme une invasion de la vie privée  dans un coin météorologiquement tranquille comme l'Europe, devient un service comme un autre, utile et même nécessaire dans un pays qui peut-être dévasté soudainement par un tremblement de terre ou un raz-de-marée. Savoir qui se trouve où est aussi un moyen d'organiser les secours plus facilement et rapidement.
Cette mise en avant de la dimension de danger permanent dans lequel vit l'archipel est vraiment intéressante pour comprendre pas mal de choses sur l'organisation du pays et la façon de penser globale des gens. Et je souligne le "globale".

Étonnamment, la pop-culture et les manga, dont je pensais qu'ils allaient être évoqués de manière récurrente, le sont juste un peu dans le dernier chapitre, mais c'est loin d'être le centre des préoccupations de ce livre. Bon point encore pour l'effet de surprise.

Par contre, j'avoue que le titre me laissait perplexe" Les Japonais", voire me gênait par son manque de nuance. Qui donne l'impression de vouloir résumer l'intégralité d'une population dans moins de 700 pages. Et ça, pour moi ça coince.

Le livre aurait été " l'économie du Japon" ou " Le Japon contemporain" puisqu'il couvre la période 1945- 2011), ça aurait été moins caricatural. Et hélas, dès qu'il s'agit d'aborder la population, certaines pages sont difficilement supportables tant elles versent dans la caricature facile. Et c'est là que la dimension globale devient une simplification un poil pénible et cliché.

Un exemple ?: "La poule aux oeufs d'or". C'est le titre du chapitre qui aborde un type de client visé par le marketing. Qui est la poule aux oeufs d'or?
Une femme trentenaire, qui lit des magazines de mode, célibataire, un peu puérile et auto-satisfaite qui vit chez ses parents ou dans un studio, copie les looks des starlettes en vogue et ne jure que par les marques françaises parce que c'est chic.
Rassurez vous, il n'y en a pas que pour les "fifilles", les nerd, les ado attardés, les ganguro, les otaku, les retraités, les snobs.. en prennent pour leur grade aussi. Quelques lignes pour évoquer les laissés-pour-compte de la société de consommation parce qu'ils sont chômeurs ou en situation précaire, mais pas trop parce qu'en se contentant du nécessaire vital, ils  n'intéressent pas le marketing.

Et ça, c'est exactement le genre de clichés qui me gavent, surtout que c'est vraiment exprimé de manière condescendante, et c'est encore plus insupportable que ce genre de cliché digne du pire magazine " pour fifilles" justement soient assenée avec aplomb par une femme. Elle veut faire cynique, mais manque sur ce point là cruellement de subtilité.

Alors que sur l'économie, elle rendait la chose accessible, même si parfois le ton " en voiture Simone" est assez relou et nuit au sérieux du propos, je ne l'avais pas encore dit. Par moment, j'ai presque eu l'impression de lire un blog. Mais ce qui passe sur un blog en ligne ne passe pas vraiment dans un livre qui se veut plutôt exhaustif. Je suppose qu'elle a choisi ce parti pris pour ne pas  assommer les lecteurs avec l'économie, mais il y a manière de faire clair et concis, sans adopter un ton familier qui ne cadre plus du tout avec ce qui est dit.
Mais dès qu'on touche à la population, le côté familier peut vite devenir péjoratif, voire méprisant. Et ça, c'est une chose avec laquelle j'ai énormément de mal.

Dommage parce que c'était plutôt pas mal parti, avec un fond intéressant, mais ce passage en plein milieu que j'ai vraiment ressenti condescendant m'a douchée. Alors que je suis quasi sûre que ça n'était pas l'intention première de l'auteur de mettre la population dans des cases en fonction de leur pouvoir d'achat et donc de leur valeur "marchande", c'est hélas ce que j'ai ressenti à la lecture.


* Sur ce sujet, ça n'est pas dans le livre, mais j'ai envie de partager cette remarque que m'a fait quelqu'un un jour, qui s'était penché sur la question, et qu'il me semble d'ailleurs avoir retrouvée un jour dans une revue type Science et Vie:

les sociétés "coopératives" sont plutôt liées à la culture du riz et du sorgho, les sociétés "individualistes" à celle du blé ou du fourrage par exemple. Pour une raison assez simple: la culture du riz (par sa nature) ou du sorgho en Afrique (pour des raisons évidentes d'aridité) sont extrêmement dépendantes de l'approvisionnement en eau, beaucoup plus que celle du blé et des plantes fourragères.

L'eau doit pouvoir librement circuler entre toutes les parcelles de riz pour qu'elles produisent à peu près au même rendement, et si l'un ou l'autre des propriétaires s'avisait de bloquer l'écoulement à son propre profit, non seulement ça dégénérerait très vite en bataille rangée entre voisins mais en plus ça serait contre-productif, les pieds risquant de pourrir ou d'attraper des maladies s'ils étaient trop irrigués. Donc pour éviter des conflits, on collabore plutôt que de se battre. Et, je en sais pas si c'est le cas, mais je suppose que dans certains endroits ou à certaines époques, bloquer l'accès à l'eau pour ses voisins était passible du tribunal.

Et là où la nécessité d'irrigation est moins forte,c'est le quadrillage de champs bien délimités et privés qui s'est installé, puisqu'il n'y a pas a priori un besoin vital de s'entendre avec son voisin pour éviter de se retrouver coupé de la ressource eau.
Je trouve ça fascinant. Est ce que c'est le tempérament collaboratif des gens qui a favorisé l'installation de telle ou telle culture ou au contraire est-ce que c'est la nécessité de collaborer qui l'a façonné? Je pencherais plus pour cette deuxième option puisque la collaboration découle du besoin vital de manger (en tout cas, ça semble plus logique que l'inverse)

premier billet, on embarque pour le Japon


dimanche 5 février 2017

your name ( long métrage animation 2016)

Ca y est j'ai enfin pu voir le dessin animé qui a fait un carton l'année dernière au Japon et un peu partout au Japon en ce début d'année. Il vient à peine d'être programmé dans ma ville. Enfin, c'est toujours mieux que rien je pensais sincèrement qu'il allait passer à la trappe de la programmation. Et ouf, ils ont pensé à le proposer en VOST.

Et c'est une jolie surprise.. enfin, surprise, ça me fait quand même un peu sourire de voir les médias annoncer Makoto Shinkai comme une révélation, ça fait quand même des années qu'il travaille dans l'animation sur divers formats.
Donc quand mon cinéma annonce " la nouvelle pépite de l'animation japonaise", j'avoue avoir la mini satisfaction de l'avoir découvert bien avant lui, quand traîner sur les sites de vidéo fansub éatit encore considéré comme un loisir de geek/nerd/ nolife et autres appellations plus ou moins sympa dont nous affublaient les médias " sérieux".
Ca a changé, hein, maintenant que les gens délaissent la TV au profit des abonnements vidéos en ligne...

Hé oui, Makoto Shinkai, j'avais chroniqué ici il y a 3 ans son court métrage " Hoshi no koe" de 2002, et justement, Your Name a énormément en commun avec ce premier court métrage, dans les thèmes, dans l'approche, et dans le mélange vie quotidienne et fantastique ou vie quotidienne et SF. La surprise ne sera donc vraiment que pour ceux qui n'avaient pas déjà une légère idée de ce dont était capable le réalisateur. Pour les autres, c'est plus une confirmation qu'une surprise.

Your name ( Kimi no na wa en VO) semble être une variation "terrestre" de Hoshi no koe, dont il reprend l'idée de séparation entre deux personnes par l'espace et le temps, mais en plus léger, plus humoristique, au moins au départ

Mikako et Noboru  du court métrage se retrouvaient séparés géographiquement puisque Mikako partait étudier le pilotage dans l'espace et que les messages qu'elle envoyait à son ami resté sur terre prenaient de plus en plus de temps pour arriver, jusqu'à 8 ans pour un échange entre Proxima du Centaure et la Terre.

Tout commence par une comète, splendide...


Ici, Mitsuha et Taki sont aussi lycéens et séparés de quelques centaines de kilomètres. Ils ne se connaissent pas, mais sont victimes subitement d'un étrange phénomène: un beau jour, les deux vont échanger leurs conscience et vivre la vie de l'autre, qui est justement incroyablement différente de son quotidien. Mitsuha est la fille du maire d'une petite ville de la région de Gifu, vit et travaille comme miko dans le temple familial, s'adonne au tissage traditionnel avec sa petite soeur et sa grand mère, révère les dieux et prolonge les traditions locales, mais dans le fond, souhaite plus que tout pouvoir quitter son trou paumé où il n'y a pas grand chose à faire, et où " aller au café" signifie en fait prendre une canette au distributeur de la gare, desservie par 4 trains /jour. Elle fait donc tout haut le souhait pour sa prochaine vie d'être un garçon, à Tokyo.
Taki le citadin vit, lui, à Tokyo, très occupé entre les études, un boulot à mi temps, les sorties entre amis, une collègue de travail qui lui plaît et qu'il en sait pas trop comment aborder... mais il aime les grands espaces qu'ils ne cesse de dessiner.
Il n'en fallait pas plus pour qu'un matin, Mitsuha se réveille dans le corps de Taki et inversement. Stupéfaction du garçon de se retrouver soudainement confronté à un visage inconnu ( et à une paire de nichons) dans son miroir, et de la fille qui découvre.. un petit quelque chose en plus lui donnant la faculté de faire pipi debout. Oui ça doit être assez perturbant.

Pour leurs amis et familles aussi, qui s'accordent à dire que tous les deux étaient étranges la veille. Eux s'en souviennent à peine le lendemain, ils en gardent juste une sensation d'absence, d'avoir fait autre chose que leurs activités quotidiennes, d'avoir vécu la vie de quelqu'un d'autre...
Sauf que l'expérience se reproduit et même assez régulièrement, bien que de manière imprévisible. Les deux vont donc mettre en place un pacte tacite, en se laissant des messages pour le lendemain via téléphone ou sur un carnet, ou écrit sur la main.

difficile à voir, mais chacun laisse à l'autre un petit "mot doux" à l'autre pour quand il/elle reprendra son identité: sur la joue du garçon " baka" ( idiot) sur celle de la fille " aho" ( crétin-e)

Evidemment, ça vire vite à la chamaillerie "interdiction de tripoter mes seins" d'un côté, "ne vide pas mon compte en banque" de l'autre.. car bien sûr Mitsuha profite de l'aubaine de "piloter" le corps de quelqu'un d'autre pour se goinfrer de pâtisseries coûteuses qui n'existent pas chez elle. Elle lui rendra la faveur en séduisant pour lui la jolie fille qui plaît à Taki, laquelle se montre sensible à cette touche féminine qu'elle ne lui connaissait pas ( un petit côté Cyrano, sur ce coup là, le Taki normal n'arrive à rien avec Melle Okudera en temps normal, ce n'est que lorsque Mitsuha prend les choses en main faisant que Okudera san se montre charmée!). Inversement, Taki, un peu bagarreur, va insuffler à Mitsuha une dose de rébellion nécessaire pour clouer le bec à certains de ses camarades qui se moquent d'elle, de son père, des traditions locales..
Un arrangement gagnant-gagnant malgré les difficultés, mais qui prend soudainement fin vers le milieu du film. jusque là, on était sur une comédie lycéenne sentimentale, teintée de fantastique... Et sans prévenir, on bascule dans un drame à connotation SF.

oui parce qu'il faut que j'en dise un peu plus, promis je ne vous dévoilerai pas la fin.

Comme d'habitude, hop, surlignage pour faire apparaître le texte

Alors que les deux protagonistes commencent à sympathiser à distance, les échanges de consciences cessent soudainement, avec ce message curieux de Mitsuha: " ce soir je vais voir la comète". Or aucune comète n'est annoncée cette année là. Et depuis plus de nouvelles. Désemparé, Taki, va chercher à savoir ce qui s'est passé, avec comme seules informations le nom de la région, le prénom de Mitsuha, et les dessins qu'il fait de ses souvenirs. Jusqu'à trouver quelqu'un qui lui donne le nom de la ville.. rasée 3 ans plus tôt par une chute de météorites qui a tué plus de 500 personnes.. dont Mitsuha. Les échanges de corps se font donc entre le passé et le futur, ou plutôt entre deux espaces temps différents. Sans que ça soit vraiment expliqués, mais les fans de SF auront reconnu le tête des univers parallèles.
Seule solution pour Taki: trouver un moyen de franchir les dimensions en sens inverses, de revenir dans le corps de Mitsuha la veille de la catastrophe et d'utiliser ce moyen pour essayer de prévenir et convaincre les habitants de quitter la zone dangereuse avant la catastrophe


Pour résumer, et sans trop donner d'infos cette fois:
Ce qui s'annonçait comme une comédie sentimentale prend soudain une tournure proche de séries comme Sliders, Code quantum ou Demain à la une.
Ca peut en dérouter certains, surtout s'ils ne sont pas franchement fanas de SF.
De mon côté je lui reprocherai un côté un parfois un peu trop sentimental. La première partie d'exposition, menace d'être un peu longue et , au moment où on se dit que oui, c'est bon on a compris.. paf! révélation surprenante. Mais en en discutant avec les autres élèves du cours de japonais, soit ils n'ont pas compris le côté Sf qui les a ennuyés, soit ils.. ne l'ont pas vu, se concentrant sur l'histoire d'amour. Ce que moi j'ai occulté n'étant absolument pas une sentimentale.

De plus, la narration est confuse parfois volontairement, parfois moins. Mais j'ai bien aimé le fait que le récit de la mésaventure de Mitsuha commence le lendemain de l'échange, lorsque ses amis lui racontent ce qu'elle a fait de bizarre la veille, et qu'elle n'était pas tout à fait elle même, dont elle n'a aucun souvenir, récit qui sera d'ailleurs morcelé au fil du film, tandis que l'expérience de Taki, racontée ensuite dans le scénario, est vue directement alors qu'elle finalement censée être concomitante de celle de Mitsuha et se passer avant ce qui vient d'être raconté, et donc .. avant le début du film.
Cette étrangeté s'explique finalement si on prend en compte ce que j'ai mis en spoiler, mais demande un effort de concentration et de mémoire sur le moment. Soit on s'accroche et on garde les questions pour plus tard, soit on patauge.
De mon côté j'aime bien les récits qui jouent avec la temporalité et ça ne me pose pas de souci, mais ça peut dérouter, c'est vrai. Et de fait, c'est bien le Temps, avec un grand T qui est le sujet central de cette histoire, comme il l'était dans Hoshi no koe. Le générique de fin - si vous le voyez en VOST, la chanson est traduite- ne lisse aucun doute à ce sujet, pas plus de les passages filmés en " time lapse".

Donc dire que Makoto Shinkai est le nouveau Miyazaki ou le nouveau Takahata, quelque part ça me pose problème.
En terme de popularité, ça se comprend , les créateurs de Ghibli étant la référence de l'animation japonaise. D'autre part, non. Shinkai a ses propres sujets, ses propres obsessions récurrentes, et la comparaison n'a pas franchement lieu d'être, tant au niveau des thèmes que des traitements.
On pourrait éventuellement le rapprocher du voyage de Chihiro pour le côté des mondes parallèles, mais c'est à peu près tout. Shinkai est du côté de la SF, pas du folklore fantastique et des yôkai. Le traitement graphique est beaucoup moins enfantin - ce n'est pas une critique- moins rond, moins kawaii et plus réaliste que chez Miyazaki. Heureusement d'ailleurs qu'il cherche son propre style au lieu d'imiter les autres.
La seule chose commune,où on peut réellement voir une influence Ghibli, à mon sens c'est le sens des grands espaces et la qualité de rendu des éléments naturels, des trouées de lumières dans le feuillage des arbres ou des reflets sur l'eau, les couleurs oniriques d'une pluie de météorites ou l'image saisissante d'un sanctuaire perdu au milieu d'un cratère de volcan envahi d'herbes.
je ne m'en lasse pas, les décors sont vraiment splendides

Donc oui, un film à voir, un réalisateur à découvrir pour certains à suivre pour d'autres, avec déjà une thématique temporelle que je trouve passionnante.Le film n'est pas parfait ni exempt de longueurs, mais il place quand même la barre très haut pour la suite, avec un niveau d'exigence scénaristique qui fait plaisir à voir. Je n'ai pas vu " voyage vers Agartha " du même réalisateur, mais à en juger par le résumé, il y a encore des thèmes similaires, le temps, la séparation, les multivers etc... Et "5cms par secondes" creusait aussi cette idée d'amitié à distance par correspondance.
Pas vu non plus "Le jardin des mots", qui attend que je me décide à le regarder, tiens, pourquoi pas en avril pour notre challenge. Mais de ce que je peux constater, oui, les thèmes de prédilection de l'auteur sont donc bien le temps et la distance, et leur influence sur les relations humaines.
Et en prime, la bande annonce pour vous convaincre si ce n'est déjà fait?